Présentation par Alain Véronèse

A l’initiative de Décroissance Ile de France
Mardi 4 février 2020.


. «Nous nous dirigeons vers une société
de travailleurs sans travail; on ne peut
rien imaginer de pire».
Hannah Arendt.
La condition de l’homme moderne.
                                                           . «Si un futur révolutionnaire  existe,
                                                                 il ne peut que passer par une
                                                                 remise en cause radicale du
                                                                 travail aliéné
                                                                 Dany-Robert Dufour.
                                                                 Le délire occidental.


Finalement, tout est dans le titre : décroissance du temps de travail, dans une économie économe donc (?!) décroissante.
Décroissance du temps de travail, tout le monde comprend que c’est une façon de parler de la réduction du temps de travail. Réduction féroce suivent une expression de Serge Latouche.
Nous pouvons noter d’emblée que la réduction du temps de travail a lieu tous les jours. La croissance du chômage est une forme de réduction du temps de travail. Ce n’est pas celle que je préfère. Les gains de productivité pourraient être mis au service d’une réduction du temps de travail individuel par créations d’emplois… Travailler moins, travailler tous et travailler mieux,… dans une formulation de tonalité syndicale.

Deuxième partie du titre : économie économe. La décroissance comme mouvement, comme mouvance… se doit d’être économe. Econome de l’énergie, des matières premières et, bien sûr du temps de travail. Faire, fabriquer le mieux possible, avec le moins possible ou le juste nécessaire.

La décroissance (réduction) du temps de travail est nécessaire et possible
Pour créer de l’emploi (partage du travail), mais surtout pour augmenter le temps qui permet l’exercice d’une réelle liberté. Je reviendrai sur cette question essentielle de la liberté, immédiatement examinons les possibilités techniques d’une importante réduction du temps de travail.
Il est possible de travailler moins car une véritable robolution est en cours.
Nous sommes peut-être à l’aube d’un changement de civilisation.
Robolution, production cybernétique, robotique.(C’est aussi le titre d’un livre fort documenté :« Robolution » par Bruno, Teboul et Yann Moulier-Boutang, éd. Kawa, 2018.)
« … avec l’automatisation totale, une nouvelle explosion d’insolvabilité généralisée se prépare, bien pire que celle de 2008. [...]Le 13 mars 2014, Bill Gates déclarait à Washington qu’avec la software substitution, c’est à dire qu’avec la généralisation des robots logiques et algorithmes pilotant des robots physiques […] l’emploi allai drastiquement diminuer au cours des prochaines années, au point de devenir une situation exceptionnelle. » Dans la société automatique. Bernard Stiegler, Fayard, 2015, p. 14,15.
Une bonne synthèse des révolutions productives en cours est abordable dans le Rapport d’Oxford, significativement sous titré: « Race against the machine » (course contre la machine).
Le diagnostic des auteurs fait valoir que d’ici deux décennies près de la moitié des emplois (47%)auront disparus. Certains de ces emplois ; qui sont encore aujourd’hui occupés par les classes moyennes supérieures auront disparus. Les robots ne se contentent plus de prendre le boulot des OS sur les chaînes de montage automobile…

Plus de 225 000 robots ont été vendus en France, en 2014. L’installation s’accélère. Une productivité en augmentation de 30 % (perspective pour étant  2025), avec un réduction du coût de travail de 18 % (réduction de la masse salariale).
La tendance est mondialisée (globalisée): en Chine Foxconn, qui fabrique le hardware de nos ordinateurs et téléphones portables, prévoit d’investir 17 milliards de dollars pour économiser un million d’emplois (je reprends les chiffres de mon intervention de 2015 au Forum organisé par Agir ensemble contre le chômage, AC !). En Europe, dans l’industrie allemande (très compétitive), la productivité (c’est à dire la valeur ajoutée brute par heure travaillée) a triplé en quatre décennies et sextuplée dans l’agriculture productiviste hautement mécanisée, la main d’oeuvre d’appoint est  majoritairement d’origine immigrée. Du côté de la high-tech transnationale, l’entreprise Sony, est évaluée à 18 milliards de dollars, emploie de 600 000 à 800 000 salariés. Mais elle est évaluée moins que WhatsApp (messagerie internet) qui vaut 19 milliards de dollars et qui emploie environ… 50 salariés (cinquante). Entretien avec Jean-Claude Michéa sur Ballast,internet.

Parmi les différentes utilisations possibles des gains de productivité, la (forte) réduction du temps de travail est une option possible. Les bénéfices d’argent et de temps) doivent être arrachés aux actionnaires et cumulards de dividendes.

Rappelons qu’en 1930, J .-M. Keynes  prévoyait, préconisait la semaine de 15 h de travail pour les années 2020, 2030. La réduction du temps de travail, le partage du temps de travail suppose une réduction du niveau général de la consommation, sans perdre de vue la nécessaire décroissance des inégalités.
Certains auront moins pour que d’autres aient davantage.
Les partisans du revenu de base, logiquement, plaident conjointement pour le RMA, revenu maximum autorisé.

Une révolution productive est en cours, rien ne l’arrêtera. Dans une visée humaniste progressiste, il s’agit de faire accoucher le technologie de l’utopie dont elle est potentiellement porteuse, pour le dire dans les termes d’André Gorz
Ainsi, considération faite de l’automatisation accélérée de la production,  Dany-Robert Dufour affirme : «  Ces machines qui ont coûté si cher à la classe ouvrière, comme aliénation, comme dépossession de son savoir, comme condamnation au chômage et à l’inactivité, pourquoi s’en passerait-on aujourd’hui, si elles permettent d’imaginer une sortie progressive du travail aliéné et exploité, c’est à dire du « travail pour l’autre », le capitaliste, ouvrant ainsi une ère nouvelle : celle du « travail pour soi » (lequel peut beaucoup profiter aux autres).
Les richesses produites par les machines permettraient d’alimenter un fond social garantissant à chacun un revenu de base [nous soulignons] et le travail pour soi permettrait de mettre en place une économie de la contribution à partir des ressources partagées et gérées en commun. »
Entretien dans les Z’Indignés, n°54, oct., déc. 2019.

Sortir de la misère psychique et morale
Puisque j’en suis à citer les auteurs importants, ne pas manquer Cornélius Castoriadis.
« Compte tenu de la crise écologique, de l’extrême inégalité de la répartition des richesses […] de la quasi impossibilité du système de continuer sa course présente, ce qui est requis c’est une nouvelle création imaginaire d’une importance sans pareil dans le passé. Une création qui mettrait au centre de la vie humaine d’autres significations que l’expansion de la production et de la consommation, qui poserait des objectifs de vie différents pouvant être reconnus par les êtres humains comme en valant la peine […]. Nous devrions vouloir une société dans laquelle les valeurs économiques ont cessé d’être centrale (ou uniques), où l’économie est remise à sa place comme simple moyen d’une vie  humaine et non comme fin ultime.
Dans laquelle, donc, on renonce à cette course folle vers une consommation toujours accrue.
Ce n’est pas seulement nécessaire pour éviter la destruction définitive de l’environnement terrestre, mais aussi pour sortir de la misère psychique et morale des humains contemporains. Il faudrait que désormais que les salariés, les citoyens (je parle maintenant des pays riches) acceptent un niveau de vie décent, mais frugal […].
Cornélius Castoriadis. La montée de l’insignifiance, éd. du Seuil, 1996.

La décroissance est également une question d’écologie mentale.
Produire moins (partager mieux), travailler beaucoup moins, pour élargir nos espaces d’actions et de libertés physiques et mentales.

L’usage du temps libéré
Les enjeux fondamentaux du libre usage du temps sont mis en évidence par Cynthia Fleury, s’appuyant sur Jacques Rancière. Car
« … se conformer au propre désigné par autrui, c’est à dire par la société, et ses récits de l’origine et légitimés afférents (en d’autres termes désignés comme bourgeois ou prolétaire]. La division du travail est un nom plus moderne.[…] . Finalement, l’homme est d’autant plus productif qu’il n’interroge pas l’état de minorité dans lequel il se trouve. […]. La réussite du Capital, tiens à ceci qu’il réussit chaque jour, pour chacun à transformer « le temps presse » en « je n’ai pas le temps ».1

Cynthia Fleury de continuer, insistante.
L’usage du temps libéré, construit et validé comme autonomie est condition de la liberté réelle, vécue.
« La conquête du temps est pour la liberté son premier défi. Le facteur d’exclusion est bien l’absence de temps. Le temps pour soi dont on définit soi-même la teneur et la valeur. Capter le temps est l’office du pouvoir. »(Les irremplacables. Gallimard 2015). Le temps c’est de l’argent, l’argent du Capital (les profits) sont du sur-travail accumulé. Le sur-valeur (la plus-value) « exige » le sur-travail.
La réduction – féroce – du temps de travail (la férocité est une pulsion, littéraire théorique de Serge Latouche) est un impératif dont les tenants et aboutissants ne peuvent se réduire au calcul économique.
Il s’agit de récupérer le temps volé. De faire de la vie, de son usage - sachant que la vie ne dure qu’un certain temps – le  bien premier dont l’usage doit être librement choisi et nul n’a le droit de nous imputer de cet usage.
Le consentement à l’effort de production est l’objet d’une délibération commune. Sachant que dans une société économe, le travail productif n’occuperait plus – heureusement – qu’une place marginale. Pour une critique radicale du travail-emploi dans une optique décroissante la lecture de « L’éloge du suffisant » par André Gorz est un investissement utile « éd.Puf,2019 (1992). Dire et redire: les gains de productivité doivent servir non à produire plus, mais à travailler moins en consommant avec modération des valeurs d’usage durables ( contraire: obsolescence planifiée). Décroissance… économie économe...
Pour terminer, pour avoir l’air moderne, une courte incursion vers l’antique, la philosophie gréco-latine.

Eloge de l’oisiveté.
Un nouvel usage du temps, le temps libéré des contraintes économiques, c’est sans doute la véritable richesse dont l’accès est possible dans une société décroissante où la production et le travail serait remis à leurs juste place : marginale (cf. Castoriadis et Fleury, plus haut).
La redécouverte des vertus antiques de l’oisiveté dans son acceptation active l’otium romain précédé de la scholè grecque.
Rencontre rapide avec Sénèque et son Eloge de l’oisiveté. Je m’en tiens présentement à l’édition de Mille et une nuits, 2019 , qui contient également quelques « Lettres à Lucilius », sommet de la sagesse antique.
La postface de Cyril Morana, me permet d’aller à l’essentiel dans ma courte intervention.

Travailler à ne rien faire
Le texte de Cyril Morana est fort justement intriguant. Travailler (et) ne rien faire ?!
Depuis, l’antiquité l’acceptation du loisir, de l’oisiveté a considérablement changée. Un « oisif » est aujourd’hui une personne peu estimable.
« Il faut remonter à la Grèce classique pour comprendre l’ancienne valorisation valorisation de l’oisiveté, du loisir.
Sénèque était un adepte de l’otium qui revoie à la, skholè des Grecs. [...]Le loisir,[…] comme skholè devient l’occasion d’un recul méditatif à la fois positive et salvateur. […].
« … on aurait tort de considérer le loisir [shkolé] comme une inactivité. Loin d’être un farniente, ,le loisir méditatif, tel qu’il est valorisé, consiste [essentiellement] en une activité de l’esprit, on pense bien sûr en premier lieu au, questionnement philosophique, à l’interrogation incessante sur les moyens d’accéder au bonheur qui en est l’illustration la plus fameuse et caractéristique de la période dite héllénistique. »
C’est chez Aristote cependant que le loisir trouve ses lettres de noblesse. La vie active ne trouve son sens que dans la perspective heureuse de l’oisiveté [shkolé]à laquelle elle doit préparer. Il soutient un paradoxe qui en dit long sue la nature dela shkolè : on travaille à devenir oisif ! »
Pour parvenir à cette oisiveté-shkolé heureuse : « un seul moyen la retraite, autrement dit, le retour sur soi et à l’étude de la nature pour mieux se comprendre et le monde avec soi. […].
La vie inauthentique est chronophage, la vie authentique est disponibilité au temps, en vue de la sagesse. »

En d’autres termes un nouvel usage du temps dont, plus haut, Cynthia Fleury nous disait la valeur, l’inestimable richesse serait à la fois le but et le moyen d’un philosophie orientée par la Décroissance.
Travailler moins, produire et consommer moins. La décroissance pourrait être un enrichissement…

Le boulot des décroissants consiste à « Bâtir la société du temps libéré », les premières pierres ont été poses par André Gorz, dans un livre publié par LLL et le Monde diplo(2013). Prenez le temps de le lire, ou de le relire. Offrez-vous du temps du temps, de l’otium, du temps Shkolaïque...
                                                                                         
                                                                                           Alain Véronèse.
Janvier 2020.