Longtemps, je me suis levé de bonne heure, en culpabilisant de n’avoir pas encore lu tout Ellul. Je sais que j’y trouverai des trésors qui m’aideront à penser le monde.
J’ai ainsi retenu que ce qui pose problème n’est pas la technique en elle-même (pourtant je n’ai jamais rencontré de technique en « elle-même »), mais le sacré transféré à la Technique. Ce que je crois avoir compris est qu’une technique, à supposer qu’on puisse l’extirper du monde qui lui a donné naissance, au moins quand elle est appropriable, n’est pas si dangereuse que l’injonction, qui invoque le caractère sacré de la technique, à chercher une solution technicienne ou mécaniste, à quelque chose qui ne posait pas toujours problème. Un tel recadrage me plaît car, oui, le vélo, l’écriture, le carburateur et les micros ne sont pas l’ennemi. Chacune de ces techniques est appropriable. Mais c’est d’une part le déferlement de ces techniques, d’autre part l’apparition de techniques inappropriables (une centrale nucléaire par exemple), et, surtout la méta-position de chercher une solution technique dont Ellul parle et qui rend le combat juste. Pourquoi alors ne suis- je pas ellulien ?
D’une part parce que je n’ai jamais entendu un technophile invoquer quoi que ce soit de sacré ... Bien au contraire ! D’autre part, parce que je ne vois pas en quoi la dénonciation de ce sacré m’aiderait à penser ou dynamiser mon combat.
Je crois trouver dans un passage de G. Anders, cité par O. Rey dans son livre sur le transhumanisme (cf. notice dans la même Lettre), un éclairage incluant celui d’Ellul, qui s’attaque à l’un des piliers de la modernité : la Science. Anders dit « La tâche de la science actuelle ne consiste plus à découvrir l'essence secrète du monde ou de choses ou encore les
lois cachée auxquelles ils obéissent, mais à découvrir le possible usage qu'ils dissimulent. L'hypothèse métaphysique (elle- même habituellement cachée) des recherches actuelles est donc qu'il n'y a rien qui ne soit exploitable » (L’obsolescence de l’homme, G. Anders t. II, p. 33 Fario).
Rien qui ne soit exploitable ! Pas besoin alors de sacré. Seule une « hypothèse métaphysique » (disons utilitariste) explique que la science vise à faire des machines dont on cherchera ensuite une utilité. Du coup, depuis la révolution industrielle, l’homme (et plus généralement la vie) n’est plus pensé, jugé ou évalué qu’à l’aune de la machine. Ce n’est pas la technique qui est devenue sacrée, c’est l’humain (et la Vie) qui n’est plus sacré. Comme nombreux sont ceux qui ne veulent plus du tout de sacré, l’humain (et la Vie, qu’elle soit animale ou végétale !) n’a plus beaucoup de défenseurs !

Hervé Lemeur (Technologos)