Ce texte a été écrit pour le forum sur la gratuité organisé à Lyon le 5 janvier. Malheureusement il a été présenté trop tard et n’a pas pu être lu.

Dans nos milieux, on considère la nécessité d’étendre la gratuité comme moyen pour réduire, voire anihilier le capitalisme. Il existe cependant différentes définitions du capitalisme et notamment une, insistant sur la place et la forme prise par la technique.     
Ce qui caractérise le capitalisme c’est l’obligation de « bouleverser constamment les moyens de production » selon les mots de Karl Marx dans le Manifeste communiste l’innovation et la centralité prise par la technique caractérisent le capitalisme. Par ailleurs, la gratuité existe aussi dans le capitalisme, mais elle est très différente de celle que nous défendons et on pourrait le résumer par l’opposition entre la gratuité et le principe de gratuité (ou la gratuité par principe), l’abolition du prix dans un cas et la réhabilitation du coût (social) dans l’autre.

La forme prise par la technique aujourd’hui :

Si nous sommes très critiques à l’égard du revenu inconditionnel d’existence, nous soutenons totalement l’essor du principe de gratuité, -plutôt que celui de la gratuité elle-même- comme opposé au principe de domestication propre au capitalisme. Il est maintenant bien connu depuis au moins Lewis Mumford qu’un modèle de discipline que l’on retrouvera dans l’usine a pu faire son apparition, sans doute au XIVème siècle dans les monastères avec l’usage de l’horloge afin de rythmer les prières, puis elle est sortie de ces lieux de spiritualité tronant dans les lieux séculiers de la ville pour mesurer le temps abstrait, celui qui allait bientôt servir à calculer le temps moyen de travail dans la manufacture.
Le travail servait avant la deuxième Révolution industrielle (fin du 18ème siècle, début du 19ème siècle), à produire des biens et des services particuliers, concrets, avec la Révolution Industrielle il va servir de plus en plus à produire de l’argent, peu importe la spéculation. Peu à peu le travail va perdre sa fonction de production stricto sensu, pour prendre de plus en plus celle de mobiliser la population au service de la production de la valeur, mesurée par le temps de travail moyen pour la produire.

Le capitalisme serait donc plus qu’un simple système de propriété sur la technique permettant d’exploiter le travail, il serait surtout une culture qui a mis au centre de la société la priorité donnée à l’innovation technique pour réduire les coûts du travail et augmenter le nombre de marchandises sur le marché, et même le travail sans finalité. Bref ce qui caractériserait le capitalisme ce ne serait pas tant le capital, que le travail.

L’objectif ultime restant de faire de la valeur, avec un capital de plus en plus important, de plus en plus chèr et surtout rendant son indisponibilité de plus en plus problématique pour la société. Autrefois dominait l’autoconsommation, et l’autoproduction. Chaque collectif (car on vivait d’abord dans un collectif) produisait l’essentiel de ce qu’il consommait et les échanges monétaires étaient marginaux. Ce n’est plus le cas aujourd’hui où l’on vit de plus en plus individuellement et où l’on dépend totalement d’un système pour assurer sa survie.

Nous survivons grâce à un système qui s’appuie sur les énergies fossiles, facilement mobilisables et transportables à la différence du vent. C’est une culture de stock qui oblige à travailler à des heures fixes, à consommer en permanence, pour suivre la production et créer du travail, une culture qui ne peut plus supporter la panne propre aux civilisations de flux qui utilisaient le vent comme énergie.

La gratuité est-elle suffisante pour abolir le capitalisme ?

Lorsqu’on considère le capitalisme comme système technicien, on ne peut faire l’impasse sur le legs de cette société industrielle. Les sols pollués, les déchets nucléaires, les déchets de plastiques, les rémanensces des pesticides, chimiques et nucléaires, etc. Que devient la gratuité avec tout cela ? On pourrait résumer notre réponse par la formule suivante : le glanage c’est bien, mais à condition que le raisin soit bio !
Ce qui nous amène à nous demander si la gratuité pourrait nous permettre d’abolir ce système technicien. Il a été proposé de taxer le mésusage, et rendre gratuit l’usage. Certes, considéré sur un simple plan quantitatif, c’est une excellente mesure qui permettrait par exemple d’économiser l’eau, l’énergie, etc.. Mais aujourd’hui notre monde n’est pas caractérisé seulement par le gaspillage, mais aussi par la destruction de la nature, la pollution de la biosphère. Entrent en jeu des aspects qualitatitfs, pas seulement réduire la consommation d’eau mais empêcher qu’elle ne contienne des résidus d’atrazine, ou de la radioactivité comme c’est le cas avec l’eau en Ile de France….et donc agir d’abord au niveau de la production avant la consommation.

Que pourrait faire la gratuité contre la mobilisation générale pour la marchandise et l’innovation continue qui nous est imposée ? Est-ce que la gratuité pourrait nous permettre de mieux lutter contre la domestication, qui n’est pas seulement une servitude, mais aussi la disparition de la biodiversité, l’araisonnement du monde, c’est à dire la disparition du sauvage ?
Lutter contre la domestication revient à s’opposer à la technique « invisible », celle de l’organisation, le management, la division du travail, etc…Sans elle aucun « produit » de ce monde n’existerait. La façon de produire est donc intrinsèquement contenue dans les produits.
Par conséquent une gratuité qui serait mise en oeuvre sans arrêter des productions (nucléaire, automobiles, pesticides, aéronautique, extractivisme, etc.) , la façon de produire présente, et sans remettre en cause la forme prise par la technique aujourd’hui ne s’opposerait pas vraiment au capitalisme.
La première gratuité c’est donc le retour du principe du « Saint-Lundi ». On ne travaille que ce qui est nécessaire pour vivre et quand on en a assez fait et bien on peut s’arrêter. Il existe bien sûr les congés payés, mais c’est plus que des congés payés toujours dominés par le monde technicien, il s’agit de décision collective relatives à la technique, relatives à la production, à l’urgence de ralentir, une gratuité pour ralentir en quelque sorte. La première des gratuités c’est le temps, un temps gratuit non mesuré que l’on peut prendre sans le payer.
Mais pour exercer ce droit à la gratuité du temps, on ne peut pas se contenter de simples mesures, un bouleversement de notre façon de produire et de consommee est exigé, le collectif doit réapparaître, avec ses contraintes et ses bénéfices.

La gratuité c’est aussi ce qui fait vendre :

De manière tout à fait contrastée la gratuité dans le système capitaliste, c’est celle de ce qui n’a plus de prix, mais qui fait vendre. Tous les étudiants de grandes Ecoles apprennent qu’il y a deux choses qui font vendre : la nouveauté et le…gratuit.
Cette règle de la gratuité a bouleversé le monde des opérateurs mobiles par exemple. Avant l’arrivée de « FREE », les opérateurs réduisaient régulièrement et de façon coordonnée leurs tarifs (tout consommateur averti sait depuis les enseignements de Schumpeter que la concurrence pure et parfait n’existe pas et que les grandes entreprises s’entendent en permanence notamment à cause du coût de plus en plus élevé du capital comme expliqué ci-dessus), avec l’arrivée de « Free », les choses ont radicalement changé car il devenait difficile (vain ?) de « s’entendre » pour offrir du gratuit…Cette stratégie d’offrir du gratuit pour vendre se diffuse dans tous les domaines commerciaux. Finalement, ne permet-elle pas de mettre en oeuvre la véritable concurrence pure et parfaite ? Cette concurrence qui contribue à l’accélération, à la mobilisation en permanence pour la marchandise et à nous priver de notre temps gratuit.
Nous pouvons aussi citer, le travail domestique exercé encore majoritairement par les femmes, l’essor du numérique et la gratuité qu’il propose à condition d’accepter la publicité, la remise en cause des droits d’auteur comme avec Google Book Search et la bibliothèque numérique universelle, les journaux gratuits, etc. bref, le gratuit fait vendre….

Le logiciel libre :

Une autre illustration de la gratuité capitaliste, c’est le logiciel « libre » : une fausse bonne idée sur la gratuité. Il ne faut jamais oublier que derrière le logiciel même « libre » se trouve toute une machinerie, un système s’appuyant sur des millions de kilomètres de cables maritimes possédés par des multinationales, des points de concentration possédés par les Etats-Unis qui surveillent tout ce qui passe, des noms de domaines longtemps attribués unilatéralement par les Etats-Unis, des «Data centers » consommant 2 % de l’électricité dans le monde, etc. Par conséquent les soit-disant logiciels libres ne sont que de la « gratuité » autorisée par le système et permettant d’accroitre le trafic, de donner cette touche « rebelle » qui sied tant à la culture de la révolution permanente à quoi se résume le capitalisme.

Le don :

La problématique du poids du collectif se retrouve dans le don. Il est courant lorsqu’on parle du don,  de n’y voir qu’échanges gratuits. Il est important de rappeler que l’objectif premier du don comme par exemple dans la société japonaise avec le « giri » et le « ninjo » a pour objectif de créer une dépendance. Le don est plus une occasion pour renforcer des liens que de « donner » gratuitement. C’est plus un acte social qu’un acte de « gratuité » entre individus.
On comprend le poids de la culture et de la construction sociale de la gratuité, dans notre société elle n’ est plus que le contraire de monétarisé.
Dans cette culture de la démesure, où « tout ce qui peut être techniquement fait sera fait » et où tous les obstacles à ce que l’on considère comme la liberté devront être détruits, tous les jours, la culture capitule devant la technique (Neil Postman), qui est devenue domestication et où la gratuité est devenue quelque chose que l’on ne paye pas, tout devient plus clair, on comprend qu’il n’y a rien de plus chèr que la gratuité, rien de plus contraignant, de plus engageant que la gratuité quand elle est devenue création d’un lien social.

Le service public :

Face à ce capitalisme ne resterait-il que les services publics ? Dans notre société capitaliste, les services publics et la protection sociales vont s’accroître au point de se rendre indispensables pour assurer la croissance du PIB. C’est sans doute très bien pour ceux qui soutiennent le service public pour le principe d’égalité et le partage, voire la gratuité qu’il contient. Toutefois, comme pour les logiciels « libres », le service publique n’est pas caractérisé uniquement par l’égalité, mais aussi par la continuité (la panne n’est pas possible, la grève est normalement interdite, car le service public contient un impératif catégorique il doit être servi au public en permanence), et surtout l’adaptabilité. Ces trois principes constituent les « lois de Rolland » censées définir le service public dans le droit administratif.
Je voudrais m’apesentir un peu sur le principe d’adaptabilité. Il signifie depuis sa définition dans l’arrêt « gaz de ville de Rouen » de 1902 que les services publics doivent s’adapter à toutes les innovations techniques. C’est aussi cela le sens de service public et pas que la naissance d’un principe de gratuité. Un principe de précaution a été introduit dans la Constitution, mais contre quoi est-il vraiment dirigé ? Les centres de recherche, les directions marketing ? Dressé contre lui, un lobby essaye de faire adopter un principe d’innovation par la Commission européenne.
Inversement, il n’existe dans la loi aucune obligation pour les citoyens de s’adapter à toutes les innovations. Et pourtant, nous sommes poussés sans arrêt à le faire. Est-il normal que l’on doive s’adapter en permanence ? N’est-ce pas au peuple de décider quelle innovation doit être introduite, acceptée ? La gratuité offerte par le service public contient aussi une servitude contraire au principe du temps gratuit, du Saint-Lundi. N’oublions jamais que nous sommes domestiqués non seulement dans l’entreprise mais aussi par le service public quand il est devenu autre chose que principe d’égalité et de gratuité.

Le peuple :

Nous arrivons au coeur du sujet celui pour lequel et par lequel le principe de gratuité doit être mis en oeuvre, nous avons nommé le peuple. Nous avons expliqué précédemment que le travail caractérisant le capitalisme il n’y a plus d’opposition radicale dans la sphère de la production, mais si elle devait resurgir elle viendrait plutôt en opposition à la sphère de la production telle qu’elle est organisée aujourd’hui (dictature de l’entrepreneur, main mise sur l’innovation des directions marketing, concurrence, etc.). Il y aurait donc beaucoup à dire sur ce qu’on entend par « peuple ». S’agit-il de cette agrégation d’individus tous séparés et domestiqués par la technique, la TV, les automobiles et la réorganisation de l’espace qu’elles ont entrainée ? Dans ce cas, il y aurait peu à attendre de celui-ci, ce n’est plus un peuple, mais une somme d’individus. Avant la gratuité il serait nécessaire que se crée un « peuple », c’est à dire une réunion d’individus pour exiger la mise en oeuvre du principe de la gratuité par exemple, c’est à dire aussi l’arrêt de certaines productions dangereuses à la société et à la biosphère, et la réhabilitation du collectif.

JLP