Cette année les secondes Hivernales de la décroissance étaient organisées par nos amis belges, par le MPOC à Bruxelles. Excellente organisation, ambiance extrèmement sympathique, de nombreux échanges dans et hors réunion, aucune tension (mince alors, on n'était pas habitué à ça en France !=). Malheureusement pour la deuxième année absence de nos amis Suisses, qui sont très "prudents" (l?) -ce qui est une preuve de sagesse-, et donc l'année prochaine ce sera de nouveau à Décroissance idf d'organiser les troisièmes rencontres hivernales à Paris, en espérant que cette fois, la "famille" francophone sera au complet...

Présents : une trentaine de personnes dont 8 Français.

1ère question : La mue de l'écologie politique : d'un mouvement plutôt structuré autour de l'antinucléaire, la défense du sauvage et la critique du Progrès, comment est-on passé à un mouvement qui met en avant le climat et l'intersectionnalité ? Quelle place pour la décroissance dans ce nouveau schéma ?

L’intersectionnalité : le principe est que les oppressions s’accumulent et s’augmentent. Autrement dit plus on est opprimé meilleur c’est, plus on doit être défendu et le résultat est un enfermement dans le statut de victime.

Tout le monde tombe d’accord sur le fait que :

-le mouvement écologique a bien évolué vers moins de luttes contre le nucléaire, et au contraire plus de manifestations contre le dérèglement climatique, toujours autant d’inquiétude sur la disparition de la biodiversité mais davantage de défense des animaux domestiques avec le véganisme.

-derrière le véganisme se profile une adaptation de l’industrie qui va pouvoir faire de la viande avec des cellules au lieu de gérer des cheptels. Si tout le monde admet qu’il faut manger moins de viande, la solution n’est pas dans le remplacement de l’élevage industriel par la culture de cellules animales, mais plutôt par l’élevage artisanal respectueux de l’animal. Le véganisme est-il un problème à cause du lobby industriel qui se cache derrière ou uniquement lorsque ses militants veulent nous y obliger ?

-Cette évolution vers le véganisme, la polarisation sur le climat sans mettre en avant la véritable cause qui se trouve dans la société productiviste plus que dans une technique ou une autre, l’intersectionnalité,… indiquent une fuite devant la réalité, une domination accrue du spectacle, surtout quand dans la réalité les émissions de gaz à effet de serre augmentent après la COP21 malgré les annonces, l’usage des pesticides augmente malgré le plan phyto, etc…ou bien dans quand des gens ressentent la nécessité de se distinguer par des attitudes rebelles afin de ne pas paraître comme l’autre dans un système conformiste et uniformisateur.

-Cette évolution nous rappelle que le monde industriel depuis le début a toujours voulu faire passer bon pour la santé (hygiénisme) ou bon pour la nature ses pollutions (voir le livre de Thomas Leroux et F. Jarrige sur l’histoire des pollutions). Aujourd’hui certains militent pour l’écologie afin de nous vendre la viande artificielle au nom de la défense des animaux domestiques, alors que la biodiversité s’effondre, pour le nucléaire comme solution pour le climat alors qu’il est en faillite et source de nombreuses catastrophes, pour les voitures électriques alors que le monde de la voiture a détruit la ville et la campagne.

-Tout cela indique une nécessité de revenir aux fondamentaux : la Terre, une vision dialectique et globale (la décolonisation de son imaginaire ?), et à une opposition au capitalisme.

-Des divergences sont apparues au sujet de la définition du capitalisme. Système de création de dettes ? Système où l’offre et la demande sont gérés par le prix ? Mode de propriété des moyens de production ou appropriation privative du monde ? Ou bien encore culture dominée par la démesure, la nécessité d’innover en permanence, la centralité accordée au travail abstrait pour satisfaire un marché abstrait, le tout pour produire de la valeur en utilisant la production de marchandises.
Peu importe finalement, à partir du moment où l’on est d’accord que l’enjeu est de renverser un système qui veut nous entrainer dans sa chute en faisant disparaître l’humanité.

-Rappel aussi de la vanité de la foi dans le progrès technique pour supprimer les pollutions, alors qu’il accompagne au contraire leur accroissement « en faisant espérer d’hypothétiques progrès à venir, et en instaurant un fatalisme technicien propre à l’inaction politique. »  La réduction d’un type de pollution provoque des effets secondaires, soit par l’effet rebond, soit par le déplacement d’une source de pollution vers une autre. Ex : vers 1860 pour supprimer les fumées on a condensé les gaz, mais alors l’acide chlorydrique a été jeté dans les rivières. «  La course à l’innovation ne fait que complexifier la nature et la dissémination des pollutions » idem T. Leroux et F. Jarrige p. 191

Reste-t-il des illusions sur les nouvelles sources d’énergie ? Nous avons été mis en garde par Fressoz ou d’autres que les différentes sources d’énergie ont tendance à s’accumuler. Il n’existe pas de substitution du charbon par le renouvelable, mais rajout.

- Conclusion : Le greenwashing et maintenant le militantisme pro-industrie qui se dit « écologiste » (véganisme, pronucléaire, pro OGM, 5 G, etc…) accompagnent la mue d’un mouvement écologiste qui s’est perdu. La seule solution est de revenir aux fondamentaux : la terre, la relocalisation, l’anticapitalisme, la décroissance.

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2ème question : Quels sont les ressorts de la montée d'un totalitarisme vert ? Comment la décroissance doit-elle y faire front ?

Rappel des propos de Gorz : si l’on ne s’en occupe pas, le capitalisme va s’emparer de l’écologie à sa manière, et quelque part c’est ce qui se produit avec le « green new deal », la géo-ingénierie, les compteurs communicants, les travaux pour la performance énergétique (à nos frais), la 5 G, etc…

Rappel aussi des thèses inquiétantes de Rifkin qui croit qu’une nouvelle structure industrielle va permettre de continuer la croissance et le capitalisme. dans un Occident où quotidiennement un individu consomme 15 à 20 litres de pétrole les thèses de Rifkin ne tiennent pas la route, car la solution réside dans la réduction de notre consommation d’énergie par 5 ou 6, pas dans une technique.

Qu’est-ce qui est en jeu lorsque l’on parle de la montée d’un totalitarisme vert ? S’agit-il du totalitarisme technicien selon Jacques Ellul, ou bien de critiquer par avance tous les interdits qu’il faudra bien mettre en oeuvre pour sauver la biosphère ?
La liberté signifiait autrefois de renverser les obstacles aux désirs des hommes (voir le Marquis de Sade), or la révolution a généré un système de la démesure qui s’effondre sur l’humanité. L’enjeu de la liberté est maintenant plutôt un enjeu de responsabilité. Par ailleurs, toute civilisation véritable s’accompagne de tabous, il n’y a que  dans le système productiviste et capitaliste que l’on a pu assister au remplacement progressif de la culture par la technique. Or, la technique contient l’idée que tout ce qui peut être fait doit être fait et surtout qu’il n’y a plus de limites.
Si la décroissance est bien une rupture culturelle, qui s’appuie sur le sens des limites, elle ne peut que s’accompagner de tabous. Ces tabous ne venant pas d’en haut, car l’anarchie n’est pas le chaos, il s’agit bien plutôt d’un ordre venant d’en bas justement parce qu’il aura  reconnu qu’il y a des limites aux désirs humains.

Les solutions sont donc dans la sobriété et dans l’ambition de changer la société sans prendre le pouvoir.
Sachant que pour Holloway il n’y a pas que le pouvoir de l’Etat, mais aussi celui de l’homme sur la femme et de l’homme sur la nature.
Peut-on y arriver en faisant pression sur nos politiciens ou bien plutôt grâce à la sécession territoriale pour recréer des biorégions, introduire le rationnement, la réduction de la natalité, etc…autrement dit  le trio : taxe-rationnement-interdits ?

CR subjectif fait par JLuc Pasquinet, relu et corrigé par Bernard Legros l'animateur de ces deuxièmes rencontres, que nous remercions encore.