Le concept d’espace écologique aurait été proposé par l’ONG Les Amis de la Terre vers 2011 sous l’appellation « d’espace écologique » pour « rendre compte du poids écologique des sociétés humaines, et pointer les inégalités entre sociétés comme entre individus. ». Or, ce concept mérite des éclaircissements, en tout cas il suscite des questions.
La première concerne sa définition, puis l’autre ses impacts sur les capacités humaines pour  le respecteur autrement dit sur l’action politique.

L’espace écologique :

La définition des Amis de la Terre part du concept « d’empreinte écologique » pour définir celui « d’espace écologique » :

La notion d’empreinte écologique essaye de réduire tous les impacts écologiques d’une population humaine à une unité de surface de sol en ha,  elle détermine ainsi ce qui serait nécessaire pour une population pour survivre et absorber ses déchets. Elle s’obtient en additionnant la surface agricole utile, la surface des forêts pour le bois de construction et l’énergie, la surface articificialisée, et la surface pour la biodiversité.
Elle suppose que seuls ces ressources ne dégradent pas la biosphère.
En ajoutant ces surfaces, on détermine que l’empreinte écologique d’un européen serait d’environ 4,8 ha, impliquant qu’il faudrait trois planètes si tous les humains vivaient comme nous…
A partir de là le souci serait d’introduire une notion d’équité : « chaque humain devrait avoir le même droit d’utiliser les ressources. » Et c’est en introduisant ce critère que nait la notion d’espace écologique.
« En pratique, il s’agit de définir pour chaque type de ressources un seuil minimum de consommation et un plafond maximum prenant en compte la capacité de régénération des ressources renouvelables et le stock de ressources non renouvelables. »

Il est interdit non seulement de consommer plus de ressources que la terre peut en fournir, mais surtout des ressources non renouvelables. La représentation est spatiale, avec une limite haute - le plafond - qu’il ne faut pas dépasser et une limite basse qui serait la plus petite empreinte écologique, celle des pays dit « pauvres ».

Une autre définition plus précise peut être consultée sur le site des « Amis de la Terre » :

Sobriété  et  équité  sont  mises  en  œuvre  dans  le  cadre  de  l’espace  écologique  qui  permet  d’articuler  satisfaction  des  besoins  fondamentaux et préservation des écosystèmes. Il se définit comme la quantité de ressources naturelles (énergie, eau, minerais, végétaux...) et de territoire pouvant être utilisée de manière soutenable, à tous les niveaux, de l’individuel au collectif, du local au global. Cet espace se situe entre :-    un  plancher  qui  correspond  au  minimum  de  ressources  dont  chaque personne doit disposer pour couvrir ses besoins fondamen-taux : accès à l’air, à l’eau, à l’alimentation, à l’énergie, à l’habitat... mais aussi à la santé, à l’éducation, à l’information et à la culture.-  un plafond, au-delà duquel toute personne ou groupe utilisant une ressource empiète sur l’espace écologique d’autrui et sur celui des générations futures. Les  consommations  situées  sous  le  plancher  et  au-dessus  du  plafond, et les modes de vie qui leur correspondent, sont insoutenables. Elles  doivent  progressivement  disparaître  en  faisant  converger  l’ensemble  des  pays  ainsi  que  chaque  citoyen  vers  un  espace  écologique soutenable. C’est entre ces deux seuils limites qu’il est possible de créer des sociétés soutenables en faisant preuve de créativité et en s’adaptant aux conditions locales.

Dans cette définition on insiste sur la quantité de ressources naturelles et de territoire pouvant être utilisée -de l’individuel au global- sans nuire à la biosphère. La vision est très QUANTITATIVE, sont bannies les sous-consommations, comme les sur-consommations. N’est pas posée la question de la culture à l’origine de notre tragique situation mondiale. La vision est très spatiale, chacun se trouve entre un plancher et un plafond, il suffit juste de rester entre les deux. Etre c’est rester en dessous du plafond….Attention à la tête !

2- Limites et quelques implications de l’espace écologique :

Puisque l’empreinte écologique se réfère à la forêt pour fournir l’énergie, rappelons qu’une des origines de la société industrielle se trouve dans la déforestation…liée certainement à l’augmentation de la population et à l’époque il y avait moins de 1 milliard d’êtres humains, comment ferons nous avec 8, 9, 10 milliards d’êtres humains ? La disparition du bois comme énergie a poussé à l’usage du charbon. Le charbon utilisé dans la machine à vapeur à la différence du bois et surtout du vent a permis de supprimer les interruptions de production et d’imposer une mobilisation  permanente des travailleurs pour produire.
# absorber tous les déchets :
Mais le problème que nous avons identifié ne se trouve pas là, mais dans l’idée que la biosphère pourrait « absorber tous les déchets ».
Est-ce que le concept d’espace écologique ne fait pas l’impasse sur une réalité très simple mais implacable, que l’impact de certains déchets peut être parfois très long, voire éternel à l’échelle historique, comme par exemple les déchets nucléaires qui ne peuvent tout simplement pas « être absorbés », voire même les déchets gazeux à l’origine du changement climatique qui demandent un long délai avant d’être absorbé ?
# l’autoroute climatique :
Ce concept sous-entend que l’humanité ne doit pas émetttre plus de 3 Gtc de gaz à effet de serre pour vivre en harmonie avec la biosphère. Or, L'étude du Global carbon project, publiée le 21 septembre 2014, avant le sommet de l'ONU sur le climat, annonce que les émissions de CO2 devraient atteindre 3,7 Gtc en 2014 et 4,32 Gtc en 2019 !
Il semblerait donc et toutes les études le confirment que nous soyions largement au-dessus du niveau maximal « autorisé » par la nature, au niveau mondial…Mais le problème n’est pas seulement que l’humanité a dépassé le seuil maximal, mais surtout de savoir si une fois dépassé il  sera encore possible de repasser en dessous….et dans quel délai ?
La biosphère n’est pas une autoroute où lorsqu’ on a dépassé la vitesse maximale autorisée, il faut simplement réduire la vitesse pour se retrouver dans la norme. Une atteinte a l’équilibre naturel a des conséquences inattendues et qui demandent du temps pour « guérir ». Et d’ailleurs il n’est pas question de « guérison »  puisqu’apparamment il ne sera pas possible de revenir à la situation ante. On évoque plutôt la création d’un autre monde.  Les mêmes qui vous disent qu’on ne peut pas revenir en arrière lorsqu’on critique la société industrielle, soutiennent qu’on peut le faire dans le cas d’un dérèglement climatique !
Deux cas sont possibles, le dérèglement climatique s’emballe et on ne sait pas très bien ce qu’il se passera sinon que la survie de l’humanité risque d’être remise en cause. Un autre cas de figure c’est une rupture culturelle permettant d’atténuer, voire d’anihilier l’action de l’homme sur la biosphère, mais même dans ce cas, il est fort probable qu’il y ait beaucoup de victimes.
#le legs de la société industrielle :
Une question très importante c’est de savoir comment traiter le legs de la société industrielle ? La disparition de la biodiversité, les déchets de toutes sortes, les océans de plastique, les produits chimiques avec parfois des conséquences néfastes s’étendant sur des milliers d’années, etc.
Considérons le nucléaire : sait on dans combien de temps l’homme pourra de nouveau revenir vivre dans la zone interdite de Chernobyl ? Sait-on gérer les déchets nucléaires ? Comment ferons nous le démantèlement des centrales ?
Une fois encore on ne peut pas imaginer les conséquences de la situation crée par l’homme tellement elle dépasse ce que l’on est habitué à imaginer.
#la remise en cause de la culture industrielle :
Une autre implication c’est la remise en cause de la culture industrielle que nous connaissons.
Celle-ci est née avec le fossile, et la possibilité de supprimer toutes interruptions dans la production, puis dans la consommation. Cette culture est la première qui a réussi à mobiliser à ce point les moyens de production et les hommes autour de la production. Avec la culture industrielle, nait cette obligation de travailler à heures fixes, et à un rythme régulier tout au long de l’année. Fini le rythme des saisons, la production captive de la force du vent. Cette obligation de régularité se retrouve dans la consommation : on peut utiliser par exemple un « smartphone » en tous lieux et en permanence….
Il est totalement impossible pour la plupart de nos contemporains d’imaginer un au-delà à cette culture. La plupart du temps est évoqué un retour à une situation déjà vécue, « la bougie »….ce qui n’est pas possible. Pourtant il faudra se contenter de ce que l’on a dans sa biorégion pour l’essentiel et échanger à la marge. Se poser la question du produit, de la finalité du travail et de la conception des produits.
L’effondrement de la culture industrielle signifie la fin de la mondialisation. La relocalisation est avancée comme « solution », mais sera t’elle synonyme de repli sur son espace national ?
#la question de la propriété privée et de la souveraineté nationale :
La question de la propriété privée et de la souveraineté nationale sont posés :



Extrait de : Dominique Méda, Thomas Coutrot, David Flacher Pour en finir avec ce vieux monde: Les chemins de la transition, ed. Utopia, 2018, trouvé dans le texte de Fabrice Flipo sur l’espace écologique.


Comment prendre en compte les demandes d’autres groupes concernant un élément naturel traversant un autre territoire et sur lequel ils n’avaient jusqu’ici rien à dire ? Par exemple le maintien du « poumon amazonien », le respect des peuples premiers qui y vivent en harmonie avec la forêt, de la jungle de Bornéo, de celle de Papouasie Nouvelle Guinée, et in fine est-ce que tous les endroits de la planète ne concernent pas tous les individus quel que soit leur nationalité ?


#le rationnement :
Une autre conséquence serait la nécessité du rationnement :

La  logique  de  l’espace  écologique  peut  s’appliquer  pour  de  nombreuses  productions.  Par  exemple,  une  production  et  une  consommation  minimum  de  papier  est  nécessaire  pour  l’éducation  et  faire  vivre une démocratie (30 à 50 kg/an/personne) mais cette consommation doit être plafonnée. Aujourd’hui, en Europe, la consommation moyenne est de l’ordre de 200 kg/an/personne (à cause de la publicité et du suremballage essentiellement). Afin  d’alimenter  l’Europe  en  papier,  d’immenses  surfaces  de  terres  situées  en  Amérique  du  sud  font  l’objet  d’un  accaparement  pour  la  plantation de monocultures d’eucalyptus. Ces plantations empiètent largement  sur  l’espace  écologique  des  habitants  de  ce  continent  :  de  nombreux  paysans  sont  privés  de  terres  et  de  grandes  quantités  d’eau sont pompées par ces arbres. L’accès à l’eau et à la nourriture, deux  besoins  fondamentaux,  sont  donc  remis  en  cause  par  la  surconsommation d’autres personnes..

3- Repasser sous la limite est-ce possible ? :


La question des « petits araisonnements » :

Dans son dernier livre Yves Cochet évoque l’Anthropocène, « lequel doit être compris au sens de rupture au sein du système Terre caractérisée par le dépassement irrépressible et irréversible de certains seuils géobiophysiques globaux. ».
Nous avons parlé d’empreinte écologique, puis d’espace écologique voici qu’entre en scène l’Anthropocène. Nous ne lancerons pas la polémique au sujet des responsables ou pour savoir s’il vaut mieux dire « Capitalocène », « Mégalocène », etc…retenons qu’il est question de l’impact d’humains sur la biosphère à une échelle géologique, pour la première fois de l’ histoire de l’humanité… et par conséquent d’une sortie de l’histoire comme cadre modifiable et modifié par les hommes : « paradoxalement, alors que l’effondrement se compose d’évènements qui sont tous d’origine anthropique, les humains, quelle que soit leur situation de pouvoir, ne peuvent plus modifier que marginalement la trajectoire fatale qui y conduit. » (idem, p. 116).
C’est une occasion pour confirmer que l’homme ne  maitrise pas la nature et ne la maitrisera jamais.
Or, n’existe t’il pas encore cette illusion dans la notion d’espace écologique et dans l’idée qu’on pourrait repasser en dessous d’un plafond, comme lorsqu’on a franchi une frontière ?
L’homme peut détruire la biosphère, la modifier, mais il ne peut pas l’ « araisonner » globalement comme il le voudrait. L’image du canal permettant d’ « arraisonner » le cours d’un fleuve pour lui faire produire ce que l’on veut ne s’applique pas à la nature dans sa globalité.  La somme des « petits araisonnements » donne la destruction de la biosphère, ou l’enclenchement d’un processus dont le destin final nous échappe.

Pourtant, nous voulons croire et nous nous accrochons à l’idée qu’il resterait encore la possiblité d’arrêter ces « araisonnements destructifs », mais cela doit se faire de  façon raisonnée et coordonnée à l’échelle de la Terre entière ou en ayant en tête l’impact sur la biosphère prise dans sa totalité. Mais nous avons déjà vu qu’arrêter ne sera pas suffisant, et surtout on est en droit de se demander sur quelle force s’appuyer pour atteindre cet objectif ?

De la centralité de la politique à sa marginalisation :

Nous avons été mis en garde par Herbert Marcuse dans « l’homme unidimensionnel » qu’il n’y avait plus d’opposition radicale à ce système, mais au contraire une grande cohésion interne, « grâce aux effets bénéfique (sic !) d’une productivité croissante et de la menace d’une guerre nucléaire.»

Mais pour Marcuse il s’agissait juste d’une sorte de « contre-révolution technique », d’une métamorphose du capitalisme pour s’opposer à sa négation, pas d’une définition nouvelle du capitalisme.
Puis en 1967 GE Debord  nous apprend dans son fameux livre « La société du spectacle » que l’enjeu (du prolétariat, encore à l’époque !) n’était plus de faire « une révolution sociale à âme politique, mais plutôt une révolution politique à âme social. »
Ce qui voulait dire que des soulèvements comme 1789 ou 1917 ne devaient plus jamais être soutenus, mais plutôt qu’on devrait se mobiliser pour recréer « société », commencer à réfléchir au pouvoir pour comprendre comment s’y opposer sans le prendre….Exit donc la « Révolution » comme papa…

Plus récemment la « critique de la valeur », semble élaborer une définition différente du capitalisme, plus « anthropologique ».
Il n’est pas un simple mode juridique de propriété des moyens de production, avec un propriétaire qui exploite le travail de prolétaires, mais  c’est d’abord une civilisation. Comme le rappelle très bien Anselm Jappe :
C’est le travail abstrait – ou, pour mieux dire, le côté abstrait de chaque travail –, et lui seulement, qui donne leur « valeur » aux marchandises, et qui forme donc aussi la « substance » du capital. Le capital n’est pas le contraire du travail, mais sa forme accumulée ; le travail vivant et le travail mort ne sont pas deux entités antagonistes, mais deux « états d’agrégation » différents de la même substance de travail. En tant que travailleur, le travailleur n’est nullement hors de la société capitaliste, mais constitue l’un de ses deux pôles. Une « révolution des travailleurs contre le capitalisme » est alors une impossibilité logique ; il ne peut exister qu’une révolution contre l’assujettissement de la société et des individus à la logique de la valorisation et du travail abstrait, une révolution contre la subordination du concret à la reproduction tautologique du même (l’argent).

Le capitalisme s’impose donc comme cette civilisation où il ne peut plus être question de « lutte des classes », puisque le travailleur n’est qu’un rouage de cette culture. Elle est partagée par tout le monde.
Ce qui nous intrigue beaucoup, car si le prolétariat n’est pas le négatif du capital, alors où se trouve-t’il  ?
Aucun groupe social défini par son rôle dans la production de la valeur ne va « en soi » au-delà de la logique capitaliste ; il n’y a pas de groupe social qui est prédestiné à effectuer le dépassement du capitalisme. Aucun sujet révolutionnaire du passé ne peut plus être convoqué, ni le prolétariat classique, ni ses successeurs comme les travailleurs précaires, les peuples du Sud du monde, les femmes, les « subalternes », etc. Tout un chacun participe au système, même si c’est avec des rôles très différents, et en même temps tout un chacun aurait un intérêt objectif à sa suppression : il suffit de penser à la question écologique.

Qu’est-ce qu’une opposition radicale, sinon un renversement d’un centre ou d’une classe dominante à partir d’une pensée différente, pour imposer une autre pensée. Or, aujourd’hui il semblerait que les gens ne puissent plus penser. Il ne s’agit même pas de refuser de penser, mais de ne plus le pouvoir à cause de la société cyber-industrielle. Elle impose partout son réseau maillé qui interconnecte tout ce qui existe, elle s’immisce partout entre la réalité et les hommes, engendrant une perte de concentration, une séparation entre virtuel et réalité où l’on ne sait plus ce qu’est la réalité.

« Les irréductibles de Notre-Dame-des-Landes ont lancé une idée : « des ZAD partout ! » Quelle que soit la possibilité concrète de cette idée, il a fallu pour la former des esprits capables de raisonner à partir de leur expérience et de leur connaissance. L’autonomie de pensée est la mère de toutes les autonomies. Il n’est pas dit que les enfants d’aujourd’hui disposent encore longtemps de la base biologique de cette pensée, ni des facultés cognitives nécessaires à celle-ci, ni même des capacités minimales de s’exprimer. Le mode de vie des sociétés cyber-industrielles attaque notre for intérieur.
S’il est une ZAD à établir d’urgence, c’est celle de nos cerveaux. Faute de quoi, nous ne saurons même plus pourquoi il faudrait se défendre. »

Se battre pour la pensée elle-même donc ?

Ce qui a pu être dit différemment dans la bouche de Bertrand Méheust mais finalement avec des implications similaires : « jamais l’humanité ne s’est dirigée vers une catastrophe d’une telle ampleur et jamais elle n’a disposé de tant d’informations sur ce qui se trame. »

La conséquence c’est que de plus en plus, chez ceux qui sont sensibles à la destruction du monde par le productivisme, s’impose l’idée de l’effondrement de notre civilisation. Son originalité provient de son étendue mondiale. De ce fait, elle a supprimé toute possibilité de relais pris par une autre civilisation en cas d’explosion ou d’implosion. Pour la première fois sans doute, on peut mettre un signe égal entre civilisation et société humaine et c’est bien là que réside le problème.
Dire que pour la première fois la civilisation est identique à la société humaine revient à reconnaître le caractère  « unique » de notre effondrement à cause de la disparition des « relais » issus de l’intérieur de la société humaine  qui auraient permis son remplacement. C’est la raison pour laquelle  nous pouvons dire que  la disparition de toute opposition radicale serait la première des catastrophes.
Il est évident pour la plupart de nos concitoyens que l’immense majorité de la population ne veut pas  d’une remise en cause du système dominant, que nous qualifions de « capitaliste » ou de société thermo-industrielle, ou encore « techno-scientifique ».
Une « opposition radicale » entraîne l’avènement d’une autre civilisation, avec de nouveaux paradigmes. Une religion monothéiste à la place du polythéisme, la remise en cause de l’esclavagisme comme mode de production au lieu de sa valorisation comme dans l’Empire romain, la victoire de la démesure et du travail abstrait comme dans la civilisation industrielle.

L’effondrement serait donc notre avenir. L’effondrement les yeux grands ouverts, ou plutôt grands fermés. Car nos contemporains s’interdisent d’imaginer une société avec moins de confort, de réfléchir au sens d’une société post-industrielle, d’accepter que tout ce qui existe a eu une naissance, a une vie et aura une mort….
Pour nos contemporains, tous les problèmes posés par la société techno-scientifique ne pourraient être résolus que par plus de techno-sciences, par une énième innovation technique : « l’énergie libre, la conquète de l’espace, la fusion nucléaire, le transhumanisme, etc… » tout, plutôt que d’accepter qu’il s’agit d’une réflexion dans le cadre d’un modèle qui s’effondre….

Que dire de plus sinon rappeler qu’une des découvertes de notre civilisation (?) c’est la normalité de l’effondrement civilisationnel  dans l’histoire de l’humanité. Cependant si presque toutes les civilisations se sont effondrées, celle des Mayas a  tenu près de 3000 ans, et celle des Pigmés existe encore après 60 000 ans quand notre civilisation présente de graves signes de décomposition après seulement 300 ans,….Il semblerait que seuls les peuples dit « primitifs » aient une grande capacité de durer, plus grande que celle des peuples aux systèmes complexes…

Mais revenons à l’espace écologique puisque c’est le thème de ce texte, pour essayer de comprendre quelle nouvelle forme le concept d’espace écologique conséquence de l’Anthropocène pourrait donner à la politique.

Exit la lutte des classes, mais aussi l’espoir d’infléchir les choses radicalement à partir d’un centre.
Il ne reste plus que les actions à la marge, ce qui signifie qu’il faut tout faire pour éviter le plus de victimes possibles, créer une situation permettant d’éviter la barbarie généralisée et la conflagration nucléaire, tout en décélérant, tout en décroissant…
Il existe bien une gouvernance mondiale, mais nous avons été informé par Stefan C. Aykut et Amy Dahan dans leur livre « Gouverner le climat ? » de ses limites.
Dans celui-ci ils pointent du doigt l’échec d’une gouvernance mondiale parce qu’elle a eu une « vision étroite qui a prévalu jusqu’ici dans les négociations et qui (a) réduit le problème climatique à la question de la réduction des émissions. » or il faut avoir une « approche plus vaste qui braque le projecteur sur la nécessaire transformation des systèmes énergétiques et productifs. »Autrement dit, c’est notre culture qu’il faut remettre en cause.
Une fois reconnue la cause culturelle du dérèglement climatique il faut constater l’ampleur de la tâche, l’impossibilité (?) d’effectuer une « rupture culturelle » dans l’urgence.
Voudrait on substituer les énergies renouvelables aux autres sources d’énergie, cela reviendrait à rompre avec tout ce qui s’est fait jusqu’ici, car nous savons grâce à MM Bonneuil et Fressoz que l’histoire de l’énergie s’apparente plus à une histoire d’additions de sources énergétiques que de substitutions, quand à l’industrialisation -cause du changement climatique - c’est une histoire de « petites déshinibitions ». Dans ce livre sur « l’Apocalypse joyeuse », Fressoz nous explique comment l’administration, à partir du dernier tiers du 18ème siècle et surtout après le décret Chaptal en 1810, va prendre en main  la gestion des usines polluantes et mettre en place des normes ayant plus pour objet la défense de la santé de l’industrie que de celle des populations. Qui a étudié les normes de « protection radiologique » a pu constatert qu’après avoir baissé les doses maximales admissibles n’ont fait ensuite qu’augmenter afin d’éviter que les Etats n’aient un nombre élevé de « réfugiés nucléaires » à gérer et pour obliger les populations à « vivre avec ». Et cette remontée a eu lieu alors qu’on avait compris que toute dose de radioactivité était dangereuse grâce aux études d’Alice Stewart et de Mancuso. La politique est devenue de l’administration…

Examinons maintenant la science et l’accélération de tout. Si on comprend très bien quelles décisions  politiques pourraient être prises pour éviter des catastrophes industrielles : arrêt du nucléaire, des pesticides, des automobiles, des OGM, etc….il est plus difficile d’imaginer une politique visant à réduire le déferlement de la puissance scientifique, la vitesse des innovations auxquelles nous sommes obligés de nous adapter. Et pourtant c’est aussi de cela dont il est question dans l’espace écologique : comment réduire la puissance de la science, la nécessité d’innover en permanence, celle de nous y adapter, et surtout l’accélération qui emporte tout…?
Comme le rappellent Aykut et Dahan en citant Hervé Juvin, nous devons comprendre que le retour en arrière est impossible : « pour cet auteur, la question n’est pas de savoir si la croissance zéro est souhaitable, mais de comprendre qu’elle est déjà impossible. Nous sommes pris au piège de ce que nous avons déclenché : le régime de croissance est notre oeuvre. » Nous sommes condamnés à substituer un mode de production fondée sur « la gratuité de la nature et sur le prélèvement illimité de ses éléments à un mode de production qui devra produire toutes les conditions propices à la vie humaine. » (idem p. 642.)

Il existe enfin une politique dite de « capitalisme vert ». Certains individus à la tête de grandes entreprises sont conscients des limites de la planète et aussi des catastrophes à venir. Mais ils pensent que l’humanité peut être sauvée par une énième innovation technique. Il n’y aura pas assez d’animaux domestiques pour nourrir 9 milliards ou plus d’êtres humains, qu’à cela ne tienne ils ont décidé d’investir dans la fabrication de viande à partir de cellules d’animaux et de subventionner la cause végan. Le climat est en péril ? Pas grave il suffit de soutenir le nucléaire comme énergie renouvelable, alors qu’il est en faillite presque partout et que sa part dans la production d’électricité a diminué par deux en moins de 20 ans. Certains nous font même miroiter les miracles de la géoingénérie pour sauver le climat. Mais ce n’est pas tout, se profile aussi la numérisation du monde, la « ville-intelligente », le transhumanisme et tout cela au nom de l’écologie ou d’un avenir radieux. Comme on peut le voir, la politique pour « repasser en dessous des seuils de soutenabilité », dans le cadre de l’espace écologique est parsemée d’embûches et même de faux amis….

Ce qui ne peut qu’engendrer la barbarie :
(…) Les exploités de jadis s’organisaient pour leurs intérêts, même en restant dans le cadre du système : par contre, la rage des « superflus », le désespoir de ceux dont le système n’a plus besoin, risquent de devenir aveugles. Il ne faut pas s’y tromper : il est de plus en plus difficile de détecter des contenus émancipateurs dans les contestations qui courent dans le monde.
La question est maintenant de savoir comment réagir à la ruine générale produite par l’effondrement de la production de valeur. Comment protéger les initiatives et les tentatives qui surgissent un peu partout et qui se proposent de construire des rapports sociaux qui ne seraient plus basés sur la marchandise et le travail ?


En résumé, à l’ère des Révolutions, après le triomphe de l’économie et de sa politique espérant agir sur la société grâce à la prise du pouvoir, nous avons été mis en garde, suite à l’échec de la Révolution d’Octobre 1917 en URSS, que la politique « révolutionnaire » ne pouvait plus l’être qu’en essayant de recréer une société émancipée et en partant du peuple. Pas de chance, avec l’avènement de la bombe atomique et de la société de consommation, la société fait preuve d’une grande cohésion sociale pour soutenir le système productiviste.
Cependant,  avec l’effondrement écologique et social qui s’amorce, de plus en plus s’impose l’idée que la politique ne peut plus grand chose quand il faudrait une rupture culturelle radicale. Elle peut essayer de critiquer le capitalisme vert, les impasses de la gouvernance mondiale en ce qui concerne le climat, mais aujourd’hui sans aucun effet. Il ne reste plus qu’à espérer que les survivants pourront conserver de la civilisation, ce qui pourrait résumer le contenu de la politique qui vient.

 

JLuc Pasquinet