Dans un célèbre journal du soir daté des 25 et 26 novembre on pouvait lire : « Les élites parlent d’effondrement et nous on parle de fin du mois », mots attribués à un Conseiller Municipal d’une petite ville de province. Par cette phrase le décor était planté, le monde serait divisé en deux, d’un côté « les élites » (apparamment il ne s’agit que de « riches » pas d’élites au sens intellectuel du terme) et de l’autre les pauvres.
Ce mouvement des gilets jaunes interpelle néanmoins de part son hétérogénéité, car on n’arrive pas à discerner si les « pauvres » habillés de jaune sont misérables comme ils le prétendent ou bien si tout simplement ils sont frustrés par la situation de consommateur pauvre dans laquelle le système les aurait mis. Difficile à comprendre ce mouvement tellement il est hétérogène. Ainsi apprenait on que parmi les interpellés   à l’issue de la manifestation du 24 novembre dans la capitale, il y en avait un riche percevant 8000 euros par mois en Suisse, et d’autres alignant les CDD ou vivant avec  950 euros par mois.
Depuis le début la décroissance s’acharne à distinguer la pauvreté de la misère. La pauvreté est un situation qui interdit de faire des écarts, d’acheter ce que les décroissants jugent « superflu », mais une situation dans laquelle on est autonome, alors que la misère est une situation qui met en péril la vie de ceux qui la subissent et en tout cas les rend très dépendant des autres pour vivoter. Autrement dit on pourrait être pauvre mais heureux, c’est à dire serein, sans angoisse, à condition d’avoir « décolonisé » son imaginaire et d’accepter qu’on n’a finalement pas besoin de télévision, de smartphone, et surtout d’automobile, mais plutôt de liens sociaux, de démocratie -directe si possible-, de connaissance, de partage.
Inversement, pour les gilets jaunes avoir une voiture serait fondamental pour survivre, car beaucoup habitent loin de leur lieu de travail et sont obligés d’utiliser une automobile pour tout simplement travailler (mais aussi emmener les enfants à la crèche, faire leurs courses, aller chez le médecin, etc.).  On passe donc à une autre échelle, autrefois le pauvre avait du mal à trouver du travail, aujourd’hui ce sont les conditions « secondaires » comme la capacité de transport pour aller travailler qui prennent le dessus, même si la difficulté de trouver du travail persiste.
Rappelons le ce mouvement est né suite à l’annonce d’ une augmentation de l’essence de 3 c. et du gazole de 6 c. en 2019. Augmentation finalement retoquée par le Sénat et qui ne sera certainement pas mise en oeuvre.
Ce n’est pas la première fois que la question du pétrole prend autant d’importance. Rappelons nous la crise des « subprime », elle fut provoquée par la hausse du cours du baril qui grimpa jusqu’à 145 $ en 2008, faisant dégringoler le prix des maisons achetées sans apport par des gens aux revenus modestes et situées dans de lointaines banlieues, alors que le niveau d’endettement lui ne baissait pas, d’où les faillites individuelles puis celle des banques…
Le cours du pétrole a provoqué des crises économiques et maintenant il provoquerait des crises sociales…sauf que là il ne s’agit pas de son cours qui après avoir grimpé s’est plutôt stabilisé (même si la main-mise des Chinois sur une bonne partie de la production aurait de quoi inquiéter les européens pour l’avenir) mais des taxes….avec derrière celles-ci l’Etat macronien de plus en plus honni.Honni à cause de son mépris pour le peuple, honni à cause des inégalités qui ne cessent de s'accroitre.


Que peut faire la décroissance ? Tout d'abord rappeler que la décroissance, c'est celle de son empreinte biosphérique, et qu'elle ne peut être réalisée sans un arrêt du productivisme et d'activités productives mettant en péril la biosphère : nucléaire, automobile, aéronautique, agriculture productiviste, etc. Elle interpelle donc d'abord le secteur de la production, mais arrêter ces activités sous-entendrait un  bouleversement social  radical et nous ne voyons pour l'instant aucune demande en ce sens dans ce mouvement, ni aucun mouvement populaire pour le mettre en oeuvre. De plus, si l'on arrête des activités il faut être en mesure de répartir le travail entre tous et lancer d'autres productions -le tout dans une société autogérée- pour satisfaire les besoins de la société et ne pas détruire la nature. Pour l'instant, la décroissance n'a pas réussi à susciter un large mouvement pour remettre en cause le productivisme, c'est pour cela que beaucoup n'ont d'autres recours que de modifier leur façon de consommer : le refus de l'automobile, du crédit, de la TV, de répondre aux sollicitations de la publicité, de la numérisation du monde, etc., bref le "petit geste" quotidien et individualiste, et la "décolonisation de son imaginaire". On en est là.

 Jean-Luc Pasquinet