par Vincent Cheynet, le 23 mars 2021

J’ai hésité à répondre à Philippe Corcuff, par flemme, mais aussi car cela me semble de bien peu d’importance dans notre contexte. Comme le service presse n’a pas osé nous envoyer, ou que son affranchissement coûte trop cher, je viens d’acheter son livre (26 euros). J’avoue que je n’ai pas le courage de me farcir sérieusement cet énorme pavé de 672 pages écrit petit. D’ailleurs qui le lira ? En tous cas surement pas les journalistes qui l’ont interviewé ! À la rigueur les pauvres étudiants de l’enseignant.
J’ai néanmoins envoyé le courriel ci-dessous à France culture le 11 mars après que j’ai entendu l’universitaire me nommer pour la première fois suite à la sortie de son livre :

Bonjour,


Contrairement aux contre-vérités professées par votre invité à l'antenne ce matin en quelques instants à mon encontre, je n'ai jamais « commencé ma carrière derrière Giscard d’Estaing » 
C'est grotesque. 
J'ai été à 19 ans un an membre des JDS (Jeune démocrate sociaux - jeunes centristes du CDS). 
Quant à affirmer que je serais « très hostile (…) à la reconnaissance de droits pour les femmes » c’est de la diffamation. Citez une seule phrase de ma part en ce sens ; bien au contraire je me suis toujours battu pour l'égalité homme-femme.
Plus généralement votre invité-inquisiteur confond « grande confusion » et mon refus de penser dans des cases et des clans. Une attitude que je tente de conserver des grands précurseurs de la décroissance.
Salutations
Vincent Cheynet

Bien entendu, je n’ai reçu aucune réponse de Guillaume Erner, l’animateur de  l’émission « L'Invité(e) des Matins » à qui j’avais adressé ce courriel. Mais je connais leurs méthodes et n’en attendais pas davantage. C’était pour me soulager.
Le lendemain Philippe Corcuff continuait à « accroitre mon capital symbolique », cette fois sur France Inter.
À mon souvenir, je ne l’ai rencontré qu’une seule fois ; c’était en 2002 à la soirée des 10 ans de Charlie Hebdo. Il y cornaquait alors Olivier Besancenot pour le Nouveau parti anticapitaliste. Un ami, lui aussi cible de l’universitaire, me le définissait comme « plus bête que méchant. » Je n’y crois plus. Je pense désormais que Philippe Corcuff est flic, un flic de la pensée bien sûr.


Philippe Corcuff traine « cette tendance assurément touchante qui a toujours été la [s]ienne à vouloir que [s]on nom soit imprimé partout en lettres de feu » (Jean-Claude Michéa), sa réputation liée à sa propension d'inonder internet des relevés de ses interventions médiatiques était amusante. Cela lui a valu le surnom affectif de « spam chauve » par le regretté journal critique des médias PLPL. Construit sous la forme d’un véritable annuaire, on peut déduire que son pensum a pour objectif de tendre le piège dans lequel je suis en train de tomber en écrivant ses lignes : que chacune des nombreuses personnalités citées, plus ou moins connues (j’appartiens à cette dernière catégorie), lui réponde, le plaçant ainsi au centre de la lumière. Mais ainsi, du vice narcissique, il débouche sur un travail de police, ce qui n’est pas original. Philippe Corcuff dresse une véritable liste des mal-pensants au service de la police de la pensée. La faiblesse de ses analyses est telle que, loin de nourrir le débat, l’ensemble finit par ne plus ressembler qu’au travail d’un fonctionnaire destiné à purger. Le format annuaire de son livre est de plus une arme pour une police qui était privée de ce précieux auxiliaire depuis leur disparition.


Notons tout d’abord que Philippe Corcuff incarne l'acmé de ce qu’il dénonce : la grande confusion. Avec tant d’autres, « il est ce qu’il dénonce ». Jusqu’au comique.
D’abord d’où il parle : Philippe Corcuff est un notable d’État : enseignant-chercheur à Science-Po Lyon, soit un statut sécurisé doublé de revenus qui le classent dans les CSP+, triplé d’horaires de travail extrêmement privilégiés qui lui laissent un temps libre considérable pour se livrer à ses passions et loisirs (comme le visionnage des séries TV US dont il raffole et qui nourrissent ses analyses). L’ensemble le classe dans les grands « gagnants » de la société dont il se présente comme un contestataire.
Mais Philippe Corcuff est « en même temps » adhérant de la Fédération anarchiste, mouvement dont la doctrine repose sur la destruction de l’État.
Cherchez l’erreur.
Ensuite Philipe Corcuff s’exprime au travers un charabia pseudo complexe destinée à bluffer le gogo qui fait de son discours une véritable purge, d’autant plus que son élocution très faible le rend très dur à suivre. Le fond confus démultiplié par l’élocution vaseuse produit un Gloubi-boulga qui doit être particulièrement pénible et soporifique pour ses étudiants de Sciences-Po. C’est dans un brouillard de barbarismes que notre extralucide prétend « dévoiler nos impensés ». Diable ! Car c’est bien connu, l’ennemi est nativement traître, gouverné par un inconscient dont il est dupe mais qu’heureusement notre universitaire sociologue d'État, affranchi de sa subjectivité grâce à l'outil scientifique de la « critique rationnelle », lui, voit ! Notre fonctionnaire rédige donc des fiches de police pour dévoiler où, inconsciemment et malgré tous leurs efforts, l’habitus de ses sujets d’études les ramènera inexorablement.
Lorsque l’universitaire dénonce des mouvements qui s’auto-construisent dans la société, semblable à des « orchestres sans chef », il devrait commencer par se demander pourquoi son ouvrage, qu’aucun journaliste n’aura lu et a fortiori compris, est accueilli avec une telle bienveillance sur les radios d’État et plus généralement les grands médias. Parce que, bien sûr, eux et lui « font système ».


« Le concept de “droitisation de la société” constitue l’exemple même de ces constructions journalistiques dont raffole l’intelligentsia de gauche » explique Jean-Claude Michéa. Je renvoie ici à ses analyses sur cette rhétorique. « Comment l’extrême droite gagne la bataille des idées » est le sous-titre du pensum de Philippe Corcuff. Pour ne prendre qu’un seul exemple, une large partie des grandes villes françaises n’ont-elles pas été remportées lors de ces dernières élections municipales par EELV, parti emblématique de l’extrême droite ? (Message aux imbéciles : c’est de l’ironie). Il va aussi de soi que, de ce point de vu : Le « Qui dit : "ni droite ni gauche" est de droite donc d’extrême droite car la frontière entre la droite et l’extrême droite est bien entendu un leurre. » pourrait être effectivement de Corcuff mais il est d’un maitre en la matière. Philippe Corcuff est un religieux, athée, qui s’ignore. La Gauche est pour lui une transcendance, le Bien, combattant le Mal, la Droite. Quand les droitards sont dans la croyance inverse. Hors de ce clivage, Philippe Corcuff est comme une âme qui erre dans les limbes.


Cet empressement de la gauche corcuffienne à qualifier de « droitistes » et d’« homophobes » tous les résistants à la techno-marchandisation de la reproduction révèle bien la grande confusion qui y règne. C’est ainsi que l’universitaire me renvoie sur Radio Propagande d’État, France inter, au nouveau Point Godwin : la Manif pour tous. Horreur, malheur.
D’abord je refuse les qualifications de « phobie » de toutes sortes (technophobe, etc). Une phobie est catégorie psychique renvoyant à une maladie mentale. Dans le cadre d’un débat légitime, son utilisation ne fait qu’exprimer la tentation totalitaire de son utilisateur à interner son contradicteur dans un asile psychiatrique. Ceux qui voudront connaître mon point de vue sur ce sujet pourront le lire, par exemple, sur le site de la revue Limite. Bien entendu, Philippe Corcuff voit dans cette contribution une des preuves de la « grande confusion ». Étonnamment, lorsqu'il donne des interviews pour la chaine pro-russe RT ou s’exprime longuement sur la chaine droitarde Sud-Radio, cela lui semble alors parfaitement légitime. C’est pourtant sur la base de tels amalgames qu’il se fonde dans ses analyses. Soyons clair, je ne lui reproche absolument pas de s’exprimer sur ces canaux, bien au contraire ; je défends la controverse des idées comme la condition même du débat et de la liberté. Ce que j’observe est qu’il se livre, sans doute par incapacité à contrôler son égo, à pratiquer exactement ce qu’il dénonce.


Philippe Corcuff constitue plus largement une sorte d’achèvement de l’expression de « la grande confusion » de cette gauche qui la conduit à se muer en garde rouge et idiote-utile du capital. Un seul exemple concernant l’humour, qui n’est pas anecdotique : depuis deux décennies, et même après une disparition qu'il a tant souhaitée des écrans de télévision, Philippe Corcuff pourfend sans relâche la figure, personnification du capitalisme libéral globalisé, de Mister Sylvestre de la World Compagny. Malgré sa popularité, c’est cette figure et les Guignols de l’info que Monsieur Bolloré propriétaire de la chaîne Canal + a fini par faire tomber. Cette « grande confusion »-là devrait l’interroger. En revanche, le même Philippe Corcuff ne voit aucun problème dans les personnages des gens simples affublées de toutes les tares de la bêtise ou du racisme moqués par la bourgeoisie intellectuelle parisienne : les Deschiens, les Tuche, les Bodins, le Beauf de Cabu, Dupont Lajoie...
C’est tout autant le même « confusionnisme » auquel se livre notre universitaire quand il défend le voile islamique au nom de la complexité et de la lutte contre l’« islamophobie » tout en se prétendant le meilleur militant du féministe. C'est sans doute ce qui me vaut cette accusation d'être « très hostile (…) à la reconnaissance de droits pour les femmes »... à être asservies par l'intégrisme religieux ?


Une dernière chose, mais c’est celle qui me motive à écrire ces lignes. J’ai 54 ans et l’instrumentalisation des victimes des drames à des fins partisanes m’est de plus en plus insupportable, et notamment des victimes juives de la Seconde Guerre Mondiale. Renvoyer immédiatement à l’antisémitisme la critique du capitalisme quand une personne nomme le propriétaire d’une banque ou d’un média au nom juif est un procédé insupportable.

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Post-scriptum du 29 mars 2021 : J'ai trouvé très bonne cette réponse de Kevin Boucaud-Victoire

https://vincent.chey.net/reponse-a-philippe-corcuff.htm