La souveraineté, à l’heure où tout le monde s’en fout
Le Journal de Montreal
Saoud Maherzi
Samedi, 22 septembre 2018 07:59 (extrait)
Pourquoi une question si primordiale à la vie des peuples (la souveraineté) est si aisément mise de côté ?

L’essayiste Jacques Sapir considère dans son ouvrage Souveraineté, Démocratie, Laïcité qu’il ne peut y avoir de libertés individuelles sans liberté collective sur un territoire donné. La souveraineté est, pour lui, la base de cette liberté.

Sans elle, il n’y aurait qu’une forme plus ou moins violente de tyrannie.
C’est pour cela d’ailleurs qu’on ne peut imposer la démocratie de l’extérieur. L’Irak et la Libye ont éprouvé dans leur chair ces tentatives de greffe démocratique.

Au Québec, loin d’être aussi étouffante, l’absence de souveraineté me semble en premier lieu fondée sur l’intégration de la province au système technocapitaliste globalisé.

Cette expression actuelle du capitalisme produit des effets remarquables :

Une conception de la société, non plus comme ensemble cohésif et structuré autour d’une culture et de valeurs communes, mais plutôt en groupes d’individus vivant sur un même territoire et respectant les mêmes lois.

Ainsi, les aventures politiques et sociales ne s’intéressent plus au devenir du collectif. Au contraire, elles se concentrent sur la valorisation de communautés spécifiques qui finissent inévitablement par s’affronter dans l’arène des revendications.

L’aspect globalisé du système empêche toute expression d’une singularité nationale.

Comme l’explique Michel Freitag, « la mondialisation est une politique de déréglementation d’inspiration néo-libérale qui vise à abolir tous les obstacles [...] qui peuvent entraver le libre déploiement de la logique du profit, et ceci dans tous les domaines de la vie sociale et à la dimension du monde ».

Cet ordre mondial exige l’uniformisation, voire la standardisation des institutions et des consciences et un refus du concept de limite qui pourrait troubler le cours normal du Capital moderne.

La quête de souveraineté nationale se retrouve donc en complète opposition au système mondial dominant.

Le confort relatif qu’offre la société technocapitaliste bloque la mise en branle de mouvements populaires consistants.

L’opulence infrastructurelle et technologique et l’empire du divertissement produisent une forme de léthargie sociale qui brouille tout instinct de révolte.

Aussi, le détournement des frustrations populaires vers la consommation marchande plutôt que dans l’arène politique participe fortement à cela.

La politique n’appartient plus au peuple en tant qu’entité active, mais est devenue l’affaire de technocrates. La population est appelée à voter régulièrement, mais elle ne participe pas plus à la vie de la cité.