Par Serge Latouche, Professeur émérite d’économie à l’Université d’Orsay, objecteur de croissance.
Notre ami Jean Monestier s’est éteint le 17 juin 2018 au terme d’une longue maladie. Après une brève cérémonie en hommage à sa mémoire le 19 juin à Prades (66) où il a vécu ses derniers jours,  il a été enterré le 20 juin à Quirbajou, un village des Pyrénées audoises, où il aimait se retirer pour se reposer et lire, et où il avait acheté une concession.
Tous les écologistes de France et de Navarre l’ont rencontré, sans le savoir peut-être, à un moment ou un autre. Il écumait, en effet, les rencontres et les conférences concernant de près ou de loin l’écologie. Le plus souvent armé de sa caméra, si possible fichée sur un trépied, il enregistrait tout, sans se priver pour autant d’intervenir. Il laisse ainsi des centaines d’heures d’interventions filmées de personnalités plus ou moins célèbres et compétentes sur le nucléaire, les transports, les pesticides, les perturbateurs endocriniens, la permaculture, l’agroécologie, les médecines parallèles, la destruction de la biodiversité, les O.G.M, les grands travaux inutiles imposés, et tant d’autres sujets qu’il suivaient avec la passion qu’il mettait à tout ce qu’il faisait. Militant infatigable pour toutes le causes écologiques au niveau national, il s’investissait plus encore localement dans des batailles très concrètes, lançant des pétitions, publiant des articles dans le journal local (l’Indépendant), portant la contradictions aux experts dans les réunions d’information et de concertation prétendument citoyennes, obtenant parfois l’annulation, le report ou la modification d’un projet critiquable  comme l’abattement des platanes le long des routes, la suppression de lignes de chemin de fer secondaires, les projets autoroutiers accroissant encore l’usage de l’automobile, les projets d’aménagement du littoral roussillonnais, la destruction des vergers pradéens pour des zones prétendument industrielles, ou d’habitat spéculatif, etc. Ses batailles locales rejoignaient de proche en proche son combat national à travers de nombreux réseaux : le mouvement des biocoop animé par notre regretté ami commun Léonard Pascal, celui de l’agriculture écologique avec « Nature et Progrès » et notre autre ami encore bien vivant, Maurice Picco, l’association écologique catalane Frène 66, La ligne d’Horizon-association des amis de François Partant, l’association des amis de François de Ravignan et, bien sûr, les divers mouvements de la décroissance. Il finançait généreusement tous les groupes et revues qui portaient en avant les idées qu’il défendait.
Jean Monestier etait né le 21 février 1948 à Castelnaudary. Son père, Louis Monestier, professeur d’histoire, étant nommé au lycée de Prades, c’est dans cette ville qu’il passa son enfance avec ses trois sœurs plus jeunes que lui. Bien que non catalan, Louis Monestier fut maire de Prades pour trois mandats (1959-1977). Sans être vraiment écologiste, il a pris parfois des positions favorables à l’environnement (en particulier dans certains articles écrits dans l’Indépendant) que son fils m’avait montré avec un certain plaisir.  Il y avait crée le ciné-club, à l’origine du fameux festival d’été du cinéma, et, pour animer les discussions, faisait venir des réalisateurs lors de la projection des films. Son fils a pu ainsi assister très jeune à certaines soirées. Sa sœur Danièle se souvient encore qu’alors qu’il n’avait que dix ans, il interpella Haroun Tazzief qui était venu présenter son film « Les rendez-vous du diable », posant des questions pertinentes ou impertinentes qui firent à la fois sourire et enrager son terrible père, tyran domestique, me disait-il, mais dont il était tout de même plutôt fier. Cette fréquentation précoce des salles obscures est peut-être à l’origine  de sa vocation pour le monde du spectacle. Pendant son adolescence, en effet, faisant partie d’un groupe de jeunes, « Les compagnons de la joie », il monta une troupe de théâtre qui se produisit dans les villages  du département, lors de deux tournées mémorables. J’ai personnellement connu des notables pradéens qui se souvenaient encore du beau jeune homme talentueux qu’il était et dont, malheureusement, la croissance s’est arrêtée trop tôt et qui par la suite est devenu fort négligent de son apparence extérieure, comme d’ailleurs de sa carrière. L’arrivisme lui était totalement étranger, ce qui à notre époque mérite d’être souligné.
Ces expériences précoces développèrent certainement chez lui un goût de la mise en scène qui ne le quittera plus. Après avoir passé son baccalauréat (math-élem), il  déclare vouloir être clown, mais la volonté familiale lui  impose d’obtenir d’abord un diplôme sérieux avant de donner libre court à sa passion. Il s’engage alors dans des études d’économie,  qu’il poursuivra jusqu’à l’obtention d’un troisième cycle. Après un bref passage dans l’enseignement, il entre à l’ORTF à Paris, y travaillant d’abord dans la gestion administrative.  Très vite cependant, afin de pouvoir satisfaire sa passion pour le spectacle, il demande et intègre un statut de technicien, au prix d’un déclassement. Il devient ainsi assistant de réalisation à la télévision. Pendant ses années parisiennes, il suit aussi les cours de l’école du cirque fondée Pierre Etaix et Annie Fratellini dont il devient ami. Parallèlement, il milite activement contre le nucléaire apposant le petit logo « Nucléaire non merci !» sur la porte de son appartement, sur tous ses vêtements, et fait même du prosélytisme auprès de tous ses amis. C’est  ainsi qu’en assistant à des manifestations contre le nucléaire, il rencontre René Dumont et le soutient lors de sa campagne présidentielle de 1974, en sillonnant la Seine sur des bateaux mouches.
Dans les années 80, Il décide  de s’installer à Lille où il exercera à FR3 en qualité de technicien du son, puis de monteur. Il réussit à produire à la télévision une très courte émission dans laquelle il tente de faire passer ses idées, ce sera : « La minute de Jean Monestier ». Cette intrusion sur les antennes, comme on peut l’imaginer, ne fût pas du goût de tout le monde et l’expérience fut de courte durée. En revanche, il commence alors à produire des spectacles surtout pour les enfants des écoles, afin de diffuser de façon pédagogique les différentes causes qu’il soutient. Il achète pour ce faire un fourgon avec lequel il sillonne le territoire et développe simultanément à son travail à FR3, une activité d’artiste-auteur indépendant. C’est à ce moment qu’il devient l’inoubliable professeur Boum Boum avec sa camionnette pittoresque que beaucoup ne sont pas près d’oublier. Se produisant seul, il fait des tournées dans des lieux de vacances, des maisons d’enfants, voire des maisons de retraite en adaptant sa conférence gesticulée aux spectateurs. Intitulée dès les débuts, « La conférence musicale du professeur Boum Boum », et sous-titrée « spectacle inclassable pour tous publics », elle lui ouvre un champ de communication assez large pour faire passer les messages qui lui tiennent à cœur. Par la suite, il continuera à se produire jusqu’à la dernière extrémité, en dépit de sa santé chancelante, tout en faisant évoluer les thèmes  de son spectacle. Son ultime représentation, une conférence éco-musicale, s’est déroulée il y a presque un an à Montner (P.O).
En 1999, suite à une tournée épuisante ayant durée deux mois, et en pleine rupture affective, il tombe gravement malade. Il subit alors une intervention chirurgicale mutilante et éprouvante qui l’amène à chercher à se rapprocher de sa famille. Pour obtenir le poste qu’il convoite à FR3 Perpignan dans le cadre d’une émission catalane, il apprend suffisamment de catalan dans le train, au cours d’un voyage éclair de Lille à Montpellier, pour passer avec brio l’entretien d’embauche. Il choisit alors de vivre dans un village proche de Perpignan, le Soler, où il a trouvé une maison dont la porte d’entrée du garage est suffisamment haute pour laisser passer son fourgon, et parce qu’il y a à proximité une gare Sncf, qui lui  permet de prendre le train, moyen de transporter les voyageurs et les marchandises le plus écologique à sa connaissance. Il d’ailleurs toujours défendu avec passion les chemins de fer dont il était devenu un véritable expert.
A FR3 Perpignan, tout le monde se souvient du camion bleu du Pr Boum Boum. Car si dans les débuts de sa prise de fonction à Perpignan, il faisait chaque jour le trajet Le Soler–Perpignan en vélo (une bonne dizaine de kilomètres), il finit par capituler–non sans protester par de nombreux écrits dans l’Indépendant et lettres aux politiciens – pour l’absence de piste cyclable, tellement la route nationale est dangereuse pour les vélos, surtout la nuit. Il met donc la bicyclette dans le camion qu’il gare sur le parking de FR3 pour pouvoir ensuite se déplacer dans les rues de Perpignan sur son vélo.
Son activité militante pour le respect de la biosphère n’a cessé de progresser, par sa présence, par ses interventions et par ses nombreux écrits qu’il signe souvent en se qualifiant « objecteur de croissance et défenseur d’une biosphère humainement habitable ». Il avait adhéré avec enthousiasme dès le début au mouvement de la décroissance, participant à la plupart des colloques où ses interventions souvent techniques et très documentés étaient à la fois appréciées et redoutés, car une fois lancé, il était difficile de l’arrêter, petit travers dont il était conscient et dont il s’efforçait avec un succès limité de se corriger. C’est à l’occasion d’un des premiers séminaires d’été des « objecteurs de croissance », dans la maison des chômeurs à Thiviers en Dordogne, que nous nous étions rencontrés la première fois, en 2003. Par la suite, il participa activement aux rencontres catalanes Nord/Sud à Saint Michel de Cuxa, organisées par nos amis et complices Jean-Louis Prat et Santiago Villanova de l’association Una sola terra de Barcelone. Nous avons pris alors l’habitude de nous retrouver au café tous les mardi (jour de marché) à Prades, lors de mes fréquentes permanences dans la région, sauf les derniers temps où je passai le voir dans la maison familiale qu’il ne quittait pratiquement plus.
Lecteur infatigable de livres engagés et surtout ceux des lanceurs d’alerte, il achetait plusieurs exemplaires de ceux qui lui semblait importants et les offraient pour propager le message, y compris auprès des autorités administratives locales (maire, sous-préfets, etc.). Il faisait aussi très souvent le compte rendu de ces livres qu’il envoyait à toutes ses relations et dont certains ont été publiés par les revues Silence, l’écologiste, Nature et Progrès, et bien d’autres. Il exhibait fièrement une lettre de Bernard Maris, l’oncle Bernard de Charlie-hebdo, reçue peu avant la tragique disparition de ce dernier et qui se terminait par un vibrant « ne baissons pas les bras ! ».
Il n’a pas écrit d’ouvrage marquant et n’a pas monté les kilomètres de péllicules qu’il a accumulé. Toutefois, le film documentaire, « Alter@travail » qu’il a fait, sans grand moyens, avec son vieux complice Pierre-Alain Saguez et qu’il n’a pas cherché à diffuser très largement, peut rivaliser sans problème avec celui plus connu sur le même sujet de Pierre Carles (Danger travail !) ou tout autre du même genre que l’on peut voir sur Arte.
Finalement, en 2011, on  découvre la maladie qui  finit par l’emporter, au terme d’une lutte qu’il n’a jamais abandonnée.  Quelque mois avant une mort qu’il pressentait prochaine, durant l’été 2017, il a accepté très amicalement à ma demande de venir me filmer dans la bibliothèque de ma maison de Taurinya pour faire une petite video à l’intention de la rencontre mondiale de la décroissance à Mexico en septembre 2018 à laquelle j’ai renoncé d’assister pour ne pas faire éclater mon empreinte carbone. Venu de Prades non sans mal dans le légendaire camion du professeur Boum-Boum - le seul fait de monter et descendre du siège, ou de monter un étage pour arriver dans mon bureau l’épuisait et nécessitait un long temps de récupération – on se met au travail, mais je regrettais vivement de lui avoir imposé cet effort. Une fois la caméra en place, cependant, j’ai eu la surprise de le voir reprendre vie littéralement. Il était dans son élément, multipliant les prises de vue et me faisant reprendre mon petit numéro. Comme il n’était pas sûr de pouvoir monter ce petit film avant d’être emporté, il avait pris ses dispositions pour que j’ai la séquence dans les délais, finalisé par  son ami Saguez. Finalement, il a pu faire le travail en profitant d’une accalmie de ses souffrances, et j’ai reçu une clef USB en mars avec une proposition de montage qu’il se proposait d’améliorer encore si nécessaire. Cependant, nous nous sommes revus une dernière fois, lors de mon séjour en avril. Entretemps j’avais transmis la vidéo tout à fait satisfaisante aux amis mexicains et je lui ai fait part de leur satisfaction. Cela me réconforte de penser que le dernier témoignage-souvenir de notre amitié soit destiné à toucher les représentants de la décroissance, venus du monde entier, lors de l’ouverture de la rencontre de septembre à Mexico qui sera ainsi un hommage posthume à Jean Monestier.

Serge Latouche