Retranscription complétée d’une intervention faite au colloque organisé par Décroissance Île-de-France, le 8 juin 2019 à la mairie du IIe (Paris) sur le thème « Démographie, migrations et décroissance : sujets tabous ? » (http://ocparis.canalblog.com/archives/2019/05/16/37342213.html).

Présentation : L’immigration n’est plus questionnée depuis les années 80 d’un point de vue de « gauche », et encore moins d’un point de vue écologiste ou décroissant. Cette intervention invitera à s’émanciper de tous les discours idéologiques simplificateurs pro- ou anti-immigration pour tenter d’aborder toute la complexité des liens qui relient questions migratoires et perspectives décroissantes. Il s’agira donc de dégager les rapports complémentaires, antagonistes et contradictoires existants entre les différents mouvements de populations rassemblés sous le terme « immigration » et un projet politique encore à définir qui viserait une planète écologiquement viable.

Sommaire
Précisions préliminaires
1 – Immigration et croissance
L’immigration comme projet capitaliste
Les trois cercles vicieux de l’immigration
L’immigration dans la Mégamachine
2 – Immigration et décroissance
De l’échec des décolonisations…
… à l’échec de l’immigration
Une humanité nomade
Bio- et socio-diversité
3 – Une immigration écologique ?
Le cas des « réfugiés climatiques »
Quelques perspectives

Un intervenant précédent, J. L. Bertaux, a qualifié la thématique des migrations et de l’immigration de « sujet-nitroglycérine » tellement il est polémique : je vais précisément y plonger les mains et même nous immerger dans ce mélange explosif, sans détour ni circonvolutions en abordant la question des liens entre immigration et décroissance.
Mais avant toute chose, je voudrais remercier et féliciter le groupe « Décroissance Île-de-France » et particulièrement Jean-Luc Pasquinet, pour l’organisation de cette rencontre sur ces thématiques étrangement si taboues, y compris dans les milieux « écologistes » qui devraient pourtant être les plus à mêmes de les aborder rationnellement. Ce sont des débats qui sont à la fois nécessaires et urgents d’ouvrir, mais cela nécessite un peu de courage, ce qui est si rare aujourd’hui. Et merci également de m’avoir invité, bien sûr, alors que je ne suis pas particulièrement qualifié.
Quelques mots de présentation : Lieux Communs est un tout petit collectif qui existe depuis plus de dix ans qui se place dans la continuité des travaux de C. Castoriadis, que vous connaissez tous ici, au moins de nom. Notre axe central est la démocratie directe qui, pour nous, est inséparable d’une égalité des revenus et d’une redéfinition collective des besoins – c’est ainsi que nous formulons l’exigence de décroissance. Celle-ci est inséparable d’une démocratie digne de ce nom, à rebours de ce que j’ai entendu sur la possibilité d’une autocratie, qui me semble bien sûr non souhaitable mais aussi difficilement crédible pour plusieurs raisons, que nous avons abordées ailleurs1. L’une d’entre elle est que les sommets de la société, de toute société, sont toujours dans la sur-consommation, l’abondance, l’ostentation ; c’est millénaire, anthropologique, et comme l’élite est toujours un modèle exemplaire pour l’ensemble du corps social, il y a là une contradiction qui me semble très grosse d’instabilité2. Une sobriété collective volontaire ne peut réellement perdurer que dans une relative égalité sociale, et un partage des décisions par le plus grand nombre. Et inversement : un peuple exerçant véritablement le pouvoir dans une démocratie serait le plus à même de prendre conscience de la fin des ressources et de la destruction des équilibres écologiques pour mettre en œuvre des mesures sérieuses, quels qu’en soient les coûts. D’ailleurs, c’est ce qu’on voit : les gens sont touchés et se sentent concernés par ces questions, alors même que les inégalités croissent. Co-implication, donc, entre démocratie et décroissance.
J’ai été invité aujourd’hui à partir d’un texte récent publié sur Lieux Communs : « Les lieux communs de l’immigration »3 où sont passés en revue tous les allants-de-soi « de gauche » qui forment une idéologie, l’immigrationnisme. Ce n’est pas un texte pro- ou anti-immigration : c’est un texte qui pose essentiellement des questions en s’émancipant des idéologies qui les masquent. C’est notre démarche, en général : poser les problèmes, faire appel à l’intelligence des gens, à leur lucidité. C’est cela, pour nous, une démarche démocratique, et cela recoupe toute démarche intellectuelle honnête, nous semble-t-il.

Précisions préliminaires

Pourquoi la question de l’immigration serait-elle si importante ? Parce que les flux migratoires vont croissant sur la planète, et pour au moins trois raisons : les bouleversements écologiques fantastiques qui déséquilibrent les sociétés à l’échelle mondiale, couplés à l’explosion démographique, très inégale, on l’a vu, selon les continents, mais aussi, et cela n’a pas été abordé dans les interventions précédentes, les effondrements géopolitiques de régions entières. Je parle d’une bonne partie de l’isthme américain, de toute la bande sahélienne, du Moyen-Orient. C’est la naissance de « trous noirs géopolitiques », comme le Honduras, la Libye, le Yémen, etc. Ces déplacements massifs de populations modifient à leur tour très profondément les sociétés d’accueil, en Occident bien sûr (Europe de l’Ouest, Amérique du Nord, Australie), mais pas que (Chine, Russie,…). Et ces transformations sous la pression migratoire sont sans précédents dans l’histoire récente. C’est très visible en France : les choses sont en train de changer radicalement. Certains s’en réjouissent, d’autres s’en inquiètent, le pays se polarise dramatiquement autour de ces thématiques, mais je crois que plus grand monde ne soutient qu’il ne se passe rien.
Il est incompréhensible que les écologistes n’aient pas de grille d’analyse sur ce sujet, de discours cohérent ou au moins des interrogations cohérentes. On entend plutôt un ressassement ultra-idéologique, notamment en provenance d’EELV (Europe Écologie-Les Verts), un étalement de bien-pensance et de bons sentiments qui sont sans aucun rapport avec la réalité. Après un XXe siècle qui a pavé l’enfer de bonnes intentions, il serait intelligent de faire un peu attention avec les leçons de morale… Bien sûr, je ne vais pas vous fournir ici une doctrine clefs en main, ce n’est pas le genre de la maison. Je vais seulement essayer d’amener quelques éléments qui me semblent dignes de réflexion, des questions, peut-être un cadre général, en tous cas je ne fais que défricher, ce serait une sorte d’introduction, d’invitation à se pencher sur ces questions de manière raisonnable…

Je crois pouvoir affirmer que nous avons tous ici, dans cette salle, des positions plutôt pro-immigration – a priori.
D’abord par expérience : nous sommes sans doute nombreux à avoir suffisamment côtoyé des immigrés durant notre vie pour ne pas prêter attention aux discours xénophobes – ou plutôt misoxènes, pour ne pas psychiatriser. Comme moi, certains ont passé la majorité de leur existence en banlieue ou dans des quartiers d’immigrations, ont fait leurs études dans une ambiance très internationale, ont eu des amis, des copains, de la famille ou des conjoints d’une autre origine que la leur, voire sont eux-mêmes immigrés ou descendants d’immigrés. Et j’imagine aussi que vous avez éventuellement mis les pieds dans des pays non-occidentaux ou milité, comme moi, pour les sans-papiers, quelquefois de manières très engageantes ou intimes.
Ensuite parce que, pour nous, l’échange culturel relève de l’évidence et même d’une dimension cruciale dans l’existence : tout autant que la compréhension d’opinions différentes, le contact avec d’autres cultures ou d’autres civilisations – comme avec d’autres époques – permet une remise en cause de soi, de ses évidences, de son héritage qui est hautement éclairant. C’est Aristote rapprochant les situations du penseur et de l’étranger, les deux étant en situation de recul, d’étonnement, vis-à-vis de la société dans laquelle ils vivent4. Me concernant, le contact prolongé avec les milieux maghrébins et le Maghreb est un aspect absolument crucial de mon parcours intellectuel et politique.
Enfin, nous sommes humanistes. Autrement dit la notion de liberté et notamment de liberté de circulation, nous apparaît comme un horizon vital. Nous vivons toute restriction imposée comme un échec, provisoire, de l’idée que nous nous faisons de l’humanité, l’humanité générale et l’humanité en chacun de nous. Même chose, à un degré encore supérieur, pour la notion d’asile politique : je crois que nous tenons tous à vivre dans un pays qui ouvre ses portes aux persécutés de partout et y voyons une pratique d’une importance capitale à tous les niveaux, y compris géopolitique.
Tout cela – si français – nous place du côté du courant écologique qui a pu être nommé « éco-socialiste », qui parle plus des inégalités et de la répartition des ressources mondiales comme un M. Bookchin, par exemple, contre un courant plus « malthusien » ou « populationniste » qui tire davantage du côté de l’« écologie fondamentale » ou de l’histoire environnementale à la J. Diamond : nous avons plutôt tendance à placer la solution aux problèmes écologiques dans un bouleversement de l’organisation de la société, et notamment de son modèle économique et technique, que dans la régulation des populations humaines, de leur flux, de leur consommation, de leurs rejets. En gros et pour caricaturer, nous serions plus proches du pôle « anti-capitaliste » que du pôle « biologiste » – d’où, précisément, les réticences à aborder les thèmes d’aujourd’hui, la démographie et les migrations. Il me semble qu’il s’agit là de l’exemple parfait d’un faux clivage, reposant sur des analyses biaisées qui découlent d’héritages totalement idéologiques bien plus que de raisonnements argumentés, et qui empêchent d’affronter les réalités que nous avons sous les yeux. C’est ce que je vais essayer de démontrer à travers le thème de l’immigration.
Une précision, importante, sur ce dernier terme, pour comprendre ce dont je vais parler. Une paresse intellectuelle très répandue et savamment entretenue nous pousse à rapprocher le terme d’« immigré » et celui de « réfugié ». Il s’agit de choses très différentes – j’y reviendrai en fin d’intervention à propos des « réfugiés climatiques ». Un réfugié est quelqu’un qui fuit un danger imminent et qui trouve refuge à l’intérieur de frontières étrangères – ce que semblent ne pas avoir compris les no borders. J’en ai fréquenté quelques-uns, et notamment Waleed Al-Husseini, palestinien athée réfugié à Paris il y a quelques années, après des persécutions, emprisonnements et tortures sous l’Autorité Palestinienne. Il est menacé de mort et ne peut pas repartir là-bas, mais il est aussi menacé ici – il ne peut pas se rendre en Seine-Saint-Denis, par exemple, où je l’avais invité – menacé par des immigrés musulmans, justement, qui ne supportent pas ceux qui s’échappent des « prisons d’Allah », selon la belle formule de son livre5. Un immigré, c’est différent : on peut dire, grosso modo, que c’est aujourd’hui quelqu’un plutôt issu de la classe moyenne, le bas de la classe moyenne dans son pays d’origine, qui migre pour augmenter son niveau de vie et qui est amené au fil du temps à envoyer de l’argent « au pays » et à faire des allers-retours plus ou moins fréquents, puis à faire venir ses proches par le biais du « regroupement familial » – qui représente l’essentiel de l’immigration officielle. Pour fixer les idées, les communautés immigrées les plus nombreuses en France, immigrés et premières générations, sont, dans l’ordre : les Algériens, puis les Marocains, les Africains sub-sahariens (Sénégal, Côte-d’Ivoire, Togo, Bénin, etc.), puis les Italiens, Portugais, Espagnols, etc. Voilà, concrètement, c’est ça l’immigration, c’est d’eux dont il va être question ; c’est 95 % des immigrés que vous croisez depuis quarante ans, ce ne sont pas les Yézidis chassés par l’État Islamique ou les Érythréens qui débarquent aujourd’hui en canots.

1 – Immigration et croissance

« Immigration et décroissance » : le sujet est emberlificoté. Pour un premier abord, posons-nous la question du lien entre immigration et croissance, ça devrait être plus facile.
Et effectivement : il suffit de lire les directives du Fonds Monétaire International, de la Banque Mondiale, de l’Organisation Mondiale du Commerce, de l’Organisation des Nations Unies, ou d’écouter les grands oligarques, les financiers et tous les patronats, mais aussi toutes les télés, les radios et les journaux et les choses sont on ne peut plus claires : l’immigration apporte la croissance. C’est affirmé, répété, martelé depuis des décennies à toutes les populations inquiètes ou seulement dubitatives : l’immigration est bonne pour l’économie, les retraites, les finances et quelquefois on dirait même que l’on est sûr que d’une chose, c’est de ça… Les arguments sont fournis : un immigré en plus, c’est un consommateur en plus, un travailleur de plus, des enfants de plus, donc, du PIB. Une bouche qui ingurgite, des muscles qui s’exercent, un sexe qui se reproduit, tout cela fait de l’argent : c’est ça l’immigration. C’est le pari de l’Allemagne qui a ouvert ses frontières lors de la « crise migratoire » de 2015 pour booster son dynamisme économique en contrant son déclin démographique dans le cadre d’une concurrence mondiale et d’une rivalité économique avec la France, qui fait de même de son côté.
Bien entendu, c’est moins simple que ça. Beaucoup d’études, je pense à celles M. Tribalat6, montrent que l’impact économique de l’immigration est bien plus discutable. D’abord parce que ça dépend, de manière assez évidente, du contexte du pays d’accueil (état productif, niveau de chômage, volonté des populations,…), du profil des immigrés (âge, niveau d’instruction, qualifications, distance culturelle,…) et plus généralement des innombrables externalités. Les « externalités », c’est tout ce que l’on prend pas en compte en économie – on voit là le degré de scientificité de la discipline… – comme l’alphabétisation, la délinquance, les réactions de rejet, les dépenses de santé, la religosité, etc. Mais, quoi qu’il en soit, même si quelqu’un démontrait que l’immigration ne créait aucune croissance, voire plombait le PIB, ça n’en ferait évidemment pas pour autant un élément de décroissance : vous savez mieux que moi qu’il n’y a rien de pire qu’une société de croissance sans croissance…

L’immigration comme projet capitaliste
Au fond, cette corrélation immigration / croissance ne devrait pas nous surprendre parce que l’immigration est une invention capitaliste et même patronale. Je parle là de l’immigration moderne, pas des innombrables mouvements de populations qui ont eu lieu dans l’histoire de l’humanité, et qui ont revêtu des formes extrêmement diverses, invasions, infiltrations, conquêtes capillaires, remplacements de populations, migrations en cascades, etc. L’immigration moderne, dont nous parlons, est née au XIXe siècle, au moment où le capitalisme industriel exigeait des masses croissantes de main d’œuvre, tirée des régions avoisinantes  : les patrons d’usines voulaient des travailleurs flexibles et bon marché. Importer, ou laisser venir, des Creusois, des Savoyards ou des Bourguignons, puis des Belges, des Espagnols ou des Polonais permettait en sus de tirer les salaires vers le bas en créant une « armée de réserve », de briser les solidarités spontanées – mettez sur une chaîne de montage un Corse, un Portugais, un Algérien et un Normand côte-à-côte, le temps qu’ils apprennent à se parler, vous les ferez tourner – et de casser les grèves lorsqu’elles surgissent – vous avez tous lu Germinal – voire de réprimer les mouvements d’émancipation, comme les troupes Versaillaises contre les Communards, essentiellement constituées de paysans de province. L’immigration permet en plus de contourner les résistances locales diffuses, comme lorsque les gens préfèrent faire moins d’enfants pour en prendre soin ou sont rétifs à l’industrialisation et à l’ascension hiérarchique comme c’était déjà le cas au XIXe7. Bref, c’est une mise en concurrence généralisée à des échelles croissantes.
Bien entendu les mouvements ouvriers de l’époque ont pu neutraliser partiellement ces effets, par l’assimilation sociale des étrangers, l’émergence d’une éthique collective, l’organisation des travailleurs en un lieu, une coordination entre secteurs, d’innombrables luttes mettant en échec les stratégies de divisions patronales et surtout la mise en place des Associations Internationales du Travail pour enrayer cette rivalité construite entre les peuples et créer une solidarité voire une unité à l’échelle mondiale.
Tout ce que je raconte là peut vous scandaliser mais était absolument évident à n’importe quel travailleur de l’époque, a fortiori n’importe quel socialiste, une évidence pour K. Marx comme pour J. Jaurès, et c’était discuté en permanence lors des rencontres, conférences ou congrès internationaux8. Bref que l’immigration était un mécanisme capitaliste était absolument indiscutable pour toute la gauche, y compris ou surtout la CGT et le PC, jusqu’aux années 80, période charnière de plus sieurs points de vue, où a eu lieu un gigantesque retournement idéologique, que je ne vais pas aborder ici9.

Les trois cercles vicieux de l’immigration
Les choses ont-elles changées aujourd’hui ? Certainement pas, et elles ont même été décuplées, démultipliées à tel point qu’elles s’auto-engendrent dans un mouvement incontrôlé. Je vais essayer de vous le montrer à travers les mécanismes de trois cercles vicieux10.
Le premier est celui du « pillage du Tiers-monde ». On entend souvent l’argument selon lequel accueillir les immigrés serait le minimum que l’on pourrait faire ici face à l’accaparement des ressources par les grandes puissances, dont la France, et leurs réseaux maffieux – ici, on parle de FrançAfrique (mais il faudrait aussi parler de ChinAfrique et prochainement de RussAfrique) C’est strictement ne rien comprendre à ce qui se passe. L’émigration vide les pays pauvres de leur jeunesse, qu’elle soit chômeuse, délinquante ou contestataire et notamment des diplômés et futures élites, c’est-à-dire des secteurs de la société qui permettraient précisément de renverser le pouvoir autocratique et d’instaurer d’autres rapports avec les grands pays et leurs multinationales. C’est non seulement le départ physique de beaucoup, mais aussi l’impact psychologique que cela représente : une porte de sortie qui détourne de l’avenir et du fonctionnement du pays. Le soulèvement tunisien de 2011, que l’on avait suivi de près à Lieux Communs, a été fait par les Tunisiens du pays, ceux qui sont restés – j’en connais – certainement pas ceux qui ont fuit le pays, les immigrés vivant France depuis des années – j’en connais aussi. Tout le monde dénonçait la collusion entre le Quai d’Orsay et le dictateur Ben Ali11 : ce ne sont ni les Français, ni les Tunisiens en France qui y ont changé quoi que ce soit : ce sont les Tunisiens en Tunisie. La même chose se déroule partout, comme aujourd’hui en Algérie et au Soudan. Donc l’immigration n’est en rien, comme veulent le croire les belles âmes, une contrepartie à la FrançAfrique, mais bien un élément central de son fonctionnement. Vous voyez le cercle vicieux : on vous prend vos richesses et la jeunesse qui pourrait changer la donne ou du moins on lui fait miroiter l’exil, ce qui permet au roitelet local de se maintenir et de vendre son pays. D’ailleurs, le nombre de visas est une des premières monnaies de négociation avec les pays du Maghreb, l’Algérie en premier lieu, et c’est pour eux une manière exotique mais efficace de gérer aussi bien le chômage que la contestation intérieure12, voire de se débarrasser de minorités (juifs, Kabyles, homosexuels, etc.).
Deuxième cercle vicieux, sur le terrain sociologique, le précédent étant plutôt géopolitique, c’est l’auto-entretien de l’immigration par les immigrés eux-mêmes. Le mécanisme est, là aussi, assez simple : celui qui part, part pour réussir, d’autant plus s’il est l’envoyé d’une famille, d’un clan ou d’un village. L’argent qu’il envoie périodiquement, les nouvelles – forcément bonnes – et sa prodigalité, éventuellement feinte, lorsqu’il revient déséquilibrent la communauté, y instillent une mentalité d’assisté et surtout l’impression qu’il n’y a de véritables réussites sociales qu’à travers l’exil. Il va donc susciter des vocations, accompagner et accueillir les nouveaux candidats et le cycle se reproduit, s’auto-alimente. Les « gagnants » sont ceux qui partent, et leurs familles. Auto-engendrement, donc, et accentué par le fait que les envois d’argent – qui représentent maintenant la majorité des revenus de certains pays pauvres – financent là-bas le clanisme, la gérontocratie, les réseaux informels, les inégalités, la consommation ostentatoire et aussi, il faut le dire, l’assistanat, la logique rentière, qui est déjà celle de biens des régions, quels que soient leurs revenus (que l’on pense aux pays pétroliers ou gaziers)13. On en arrive à des situations délirantes : au Maroc, les sondages montrent que près de la moitié de la population veut émigrer, plus encore en Algérie, alors que ce ne sont pas des pays pauvres… Peut-on encore parler de « pays » ou de « nation » lorsqu’un habitant sur deux veut fuir, notamment les jeunes ?…
Le troisième cercle vicieux, sur le terrain politique, concerne les pays d’accueil. La formation progressive d’une communauté, d’une diaspora, en France par exemple, non seulement facilite et tend à accélérer les flux de migrants, mais finit par créer un multiculturalisme de fait, jamais discuté – mais qu’est-ce qui l’est ? C’est l’exemple type où la quantité, à un moment, change la qualité : il se forme des enclaves pérennes dans le pays. Enclaves territoriales – les fameux « territoires perdus » de la République et de la Nation – mais aussi bien moins visibles, enclaves mentales, comportementales, où réapparaît la logique du « eux » et du « nous ». Nous assistons à la fragmentation de nos sociétés, à une formation de sociétés en archipel où l’on vit « côte-à-côte » pour reprendre les mots d’un ancien ministre de l’Intérieur, en attendant de vivre « face-à-face »… Dans ce contexte de séparatisme, de déchirement, c’est bien sûr la notion de solidarité nationale qui est mise à mal (avec ses institutions de protection sociale : retraites, sécurité sociale, etc) mais aussi celle d’intérêt général, tendant à rendre impossible toute souveraineté collective, c’est-à-dire la démocratie, quoi qu’on entende par là, donc tout choix collectif, décroissance y compris. C’est le demos qui s’émiette, qui ne fait plus consistance, qui ne fait plus sujet… Nous entrons dans des sociétés qui, littéralement, ne peuvent plus choisir quoi que soit parce qu’elles ne forment plus sociétés. Nous sommes donc de plus en plus livrés à des mécanismes auto-entretenus. Je ne parle là que d’immigration, mais vous voyez par vous-même que tout cela se connecte immédiatement aux intérêts de l’oligarchie, aux politiques de privatisations, etc. qui n’ont, à la limite, qu’à laisser faire.

L’immigration dans la Mégamachine
Donc l’immigration semble finalement bien plus qu’un simple élément de la croissance : ce serait même aujourd’hui une pièce maîtresse de la mégamachine, la machine infernale, une politique d’ingénierie sociale planétaire qui arrache d’un côté les gens à leurs terres et, de l’autre, les jette massivement sur d’autres. Et cela sert presque de modèle, d’archétype, de pattern, puisque nous sommes tous appelés, sinon à être migrants nous-mêmes14, du moins à nous plier aux impératifs de la mobilité, du nomadisme, du déracinement, de l’adaptation permanente, de l’opportunisme, de la « mondialisation »… C’est le discours du bourgeois-bohème qui voyage d’un continent à l’autre tout en mangeant bio. Tout cela est finalement assez évident à tout le monde, même intuitivement, et nous sommes vraiment très, très loin de toute préoccupation écologique, a fortiori décroissante… À ceux que mes propos laissent dubitatifs, je leur demanderais de me faire part de leur avis sur l’exode rural : tout le monde ici, j’imagine, a une très forte conscience de ses conséquences : désertification des campagnes, entassement urbain, mécanisation généralisée, perte de savoirs-faire, etc. Eh bien les mécanismes de l’immigration sont similaires, mais à l’échelle internationale… C’est étonnant comme sur ce sujet, les choses sont évidentes dans un cadre national, mais très politiquement incorrectes, voire « nauséabondes », à plus grande échelle… Comment expliquer que nous soyons à ce point en porte-à-faux ? Peut-être que de reconsidérer les choses de notre point de vue, de repartir de notre projet écologique à nous permettrait de comprendre un peu plus ce qui pro quo et en même temps d’ouvrir quelques pistes de réflexion, voire d’action ?…

2 – Immigration et décroissance

Nous avons, nous écologistes, un lien particulier avec les pays non-occidentaux. C’est que, contrairement à tous les dérivés du marxisme, nous ne croyons pas, normalement, à l’inéluctabilité de la réalisation d’un paradis terrestre. Nous ne croyons absolument pas au Progrès compris comme progression irrépressible de l’humanité vers le Bon, le Beau, le Bien, qu’il advienne durant sa phase « capitaliste » (version libérale) ou après (version « communiste »). Si progrès – sans majuscule – il y a, il est le fait de la volonté ou plutôt du désir des humains à le faire être, et cela sera toujours provisoire, fragile, précaire. Le « développement » des pays, sur le modèle étrange du développement d’un organisme biologique15, ne nous semble absolument pas une voie obligée pour l’humanité : il se trouve qu’elle l’est actuellement, mais ce n’était pas écrit, et c’est sans avenir. Les pays « arriérés » le sont sur cette ligne unidimensionnelle à laquelle Cl. Levy-Strauss voyait le monde réduit, ils nous sont donc apparus comme renfermant des possibilités d’évolution autres, des points de départ potentiels d’une bifurcation de l’histoire.
Beaucoup plus concrètement, ces pays non encore « développés » renferment encore, à nos yeux, des valeurs, des comportements, des mentalités disparues ici mais qui nous semblent capitales car n’appartenant pas à l’ethos de l’Homo œconomicus qui règne dans nos contrées. Je parle par exemple de tout ce qui a trait à la socialité, à l’hospitalité, à la convivialité, qui frappe souvent, encore, le voyageur occidental. Qui n’a jamais été accueilli dans une maison maghrébine – authentiquement maghrébine – peut difficilement se faire une idée de ce qu’est la common decency, sans doute banale en France il y a encore un siècle ou deux. Même chose pour tout ce qui est de l’enracinement, du sentiment d’appartenance à une communauté humaine concrète, une culture vivante, mais aussi à une terre (le « bled », c’est, finalement, le champ mitoyen à la maison), à un paysage, à un écosystème. C’est aussi cette simplicité d’une vie antérieure au déferlement de la société de consommation, cette sobriété de fait, tissée de pratiques élémentaires dans le rapport aux animaux, aux plantes, et aux objets, ce bon sens qui rend naturel des réflexes de réutilisation, de recyclage, de bricole, de débrouillardise… Voir un autochtone bidouiller une voiture au milieu d’un erg mauritanien oblige immédiatement à reconsidérer tout le rapport de l’occidental contemporain à la technique qui, pour le coup, est bien plus emprunt de magico-religieux, paradoxalement.

De l’échec des décolonisations…
Tout cela, dont il ne reste ici que des traces, a nourri chez les écologistes un espoir tiers-mondiste dans années 60-70, au moment des Indépendances. Cet espoir a été bien souvent, bien trop souvent, pénétré de marxisme grossièrement décalqué et, pour cette raison, aveugle aux barbaries prétendument « socialistes » qu’ont été les régimes de Khadafi, d’Amin Dada, de Mobutu, etc. De ce point de vue, de notre point de vue, les décolonisations ont été un échec cuisant : les sociétés non-occidentales ne sont extirpées du joug colonial que pour le reproduire avec des specimens locaux, la plupart du temps avec bien plus de cruauté et d’arbitraire. Quel que soit le chemin choisi, le développement « à l’occidental », précédé ou non de phases sanguinaires, s’est imposé partout, bien sûr avec plus ou moins de succès selon les continents et les cultures : il suffit de comparer le dynamisme sud-asiatique avec la stase africaine ou l’exception islamique dont parle H. Redissi. Cet échec des décolonisations à faire naître des sociétés qui auraient échappé au « développement » est explicable en quelques mots. À toutes les valeurs de type « décroissantes » que j’ai énumérées, il faut bien évidemment en rajouter d’autres, que l’on a longtemps, à « Gauche », rechigné à voir : c’est bien entendu les multiples hétéronomies religieuses (chrétiennes, musulmanes, animistes,…), le patriarcat gérontocratique, le familialisme (droit d’aînesse, etc.), le sexisme, la corruption, le clanisme, le régionalisme, le racisme ethno-religieux bien sûr, et évidemment le contrôle social omniprésent. Et tout cela n’est pas juste juxtaposé au reste : il y a profonde imbrication, qui empêche l’émergence de véritables mécanismes capitalistes ou simplement modernes. Par exemple, ce que nous appelons népotisme de ce côté-ci de la méditerranée, c’est de la solidarité de l’autre : impossible pour celui qui réussit de ne pas faire profiter par tous les moyens son entourage qui a effectivement participé à son ascension… Échec des décolonisations, donc, et dont l’immigration est le symptôme éclatant : on va chercher ailleurs la société que nous ne sommes pas parvenus à bâtir ici – y compris, voire surtout, chez l’ancien colonisateur, d’où un tabou largement psychogène.
L’espoir écologiste placé dans l’immigration découle de ce bilan implicite du tiers-mondisme, avec le raisonnement sous-jacent qui voudrait qu’en se déplaçant en terres occidentales, l’immigré parviendra, cette fois, à faire le tri dans l’imaginaire de sa culture d’origine et dans celui du pays d’accueil – le bon tri, bien entendu, délaissant d’un côté tout ce qui entrave l’émancipation, réveillant ici de vieux réflexes enfouis qui permettrait de ré-humaniser nos sociétés (post-)industrielles et désocialisées. La réussite de ce pari dépend de nombreux facteurs, dont deux émergent immédiatement : les motivations au départ et l’état de la société d’arrivée.
Concernant les premiers, nous avons affaire à une nébuleuse à la fois confuse et relative aux cas particuliers. Peut-être peut-on en dégager trois grands axes : la recherche d’un état de droit (et d’une protection sociale et physique), la possibilité d’une ascension sociale (contrariée dans les sociétés à statuts) et l’accès à la société de consommation. Bien sûr, ces trois ensembles dépendent des individus et des contextes, mais ils s’impliquent aussi fortement. Comme on ne saurait négliger la fascination extraordinaire qu’exerce la société de consommation, j’y reviendrai, le premier est souvent considéré comme un moyen du second, et le second comme un moyen du troisième… Quoi qu’il en soit, on émigre rarement pour décroître… Particulièrement dans un parcours qui part d’un pays « pauvre » pour atteindre un pays « riche », le passage d’une frontière équivaut à une promotion, au passage d’un niveau hiérarchique. C’est un moyen pour beaucoup, de contourner les hiérarchies sociales en coiffant la classe immédiatement supérieure de son pays d’origine, c’est une revanche sociale qui sera augmentée par les souffrances ou du moins les inconforts de l’exil. Et aussi un moyen d’avoir accès aux produits des mécanismes capitalistes, la consommation, sans avoir à les développer ou les incarner, ou du moins de le croire.
Concernant l’état des sociétés d’arrivées, les choses sont plus claires, du moins concernant la France et, partant, l’Europe et même les terres occidentales (Europe, Amérique du Nord, ensemble australien) : l’immigré débarque dans une collectivité où, en première approche, tout est consacré, aimanté, déformé par les valeurs du consumérisme. Je fais mienne l’expression de C. Castoriadis qui évoquait il y a quarante ans le « délabrement de l’Occident » – je ne m’étends pas, je pense que vous partagez assez largement tout ce que je sous-entends ; la marchandisation de tout, l’insignifiance grandissante, la vie « privée » comme étalon absolu de a « réussite » personnelle, etc. S’il n’est pas lui-même obsédé par le consumérisme, l’immigré a tôt fait de s’y convertir, sans toujours vouloir/pouvoir se plier aux exigences de la production. Je ne citerai qu’à titre d’exemple l’expérience d’un ami sans-papiers algérien et diplômé ayant intégré une célèbre université rebelle du nord de Paris – que je ne citerais donc pas – qui régularisait à tour de bras afin de remplir des amphis vides. Lui qui jouait le jeu d’une formation universitaire française (synonyme de « sérieux » à ses yeux), certes peu lucratives mais ô combien passionnante (psycho-sociologie, ethnographie) s’est rapidement rendu compte de la nullité littéralement vertigineuse des cours dispensés et du système quasi-tribal et pseudo-subversif de délivrance des diplômes. Que pensez-vous qu’il arrivât ? Il s’est mis, peu à peu, à fréquenter la communauté maghrébine de la ville – qu’il évitait jusqu’alors –, versant progressivement dans les petites bidouilles, les trafics plus ou moins interlopes et les fréquentations peu recommandables…
Parce que, et c’est là où mon exemple conduit, ce qui accueille l’immigré ici, et de plus en plus, ce n’est pas que la vacuité de l’Occident actuel, c’est également sa communauté d’origine, sa diaspora de rattachement, et d’autant plus si elle est à l’origine de sa venue. Et cet entourage, aussi bien intentionné soit-il, va jouer un rôle de contrôle social et bien souvent de camisole culturelle. Bien entendu, les choses sont très différentes, semble-t-il, selon qu’il s’agisse d’une communauté asiatique ou chilienne, mais bien souvent on assiste à une « néo-traditionnalisation » des comportements, une crispation identitaire particulièrement visibles concernant les musulmans, en lien bien sûr avec la réislamisation du monde arabo-musulman depuis un demi-siècle. Et on voit en Europe s’importer des conflits extérieurs : Turcs contre Kurdes, Musulmans contre Juifs ou Chrétiens, Chiites contre Sunnites, Pakistanais contre Indiens, Tamouls contre Cinghalais, etc.

… à l’échec de l’immigration
On assiste donc à un échange culturel, effectivement, à un alliage trans-civilisationnel mais à travers une alliance des pires : du côté de l’Occident, consumérisme, surenchères technologiques, arrivisme, insignifiance et repli sur soi ; du côté de la culture d’origine, bigoterie, communautarisme, haines ethno-religieuses, ressentiment post-colonial, surenchère identitaire, etc. C’est le renforcement et la caricature des deux noyaux de l’imaginaire immigré : la réussite sociale et les valeurs traditionnelles, soit exactement l’inverse de l’espoir que l’on pouvait placer dans l’immigration. Tout cela est loin d’être abstrait : cela se voit tous les jours et quiconque a déjà voyagé est frappé par la différence entre la mentalité et les comportements immigrés ici et ceux des autochtones restés au pays – qui le constatent à leur tour lorsque les vacances arrivent. C’est cela, l’échec de l’immigration qui sanctionne, découle, prolonge et entérine l’échec des décolonisations.

Une humanité nomade
Ces processus, je l’ai dit, fragmentent les pays européens, leurs territoires et leurs institutions, et accélère encore cette mobilité tant vantée par les tenants de la « start-up nation ». C. Guilluy a très bien décrit les mouvements de white flight à la française, qui voit depuis des décennies les petites classes moyennes fuir progressivement la banlieue dans la « France périphérique ». Banlieues viables jusqu’il y  peu mais peu à peu submergées par des communautés ethno-religieuses qui ne comptent plus faire société avec les autochtones, en ont d’ailleurs, ou s’en donnent, de moins en moins les moyens – cercle vicieux que j’ai décrit – et s’enferment dans une auto-ségrégation, un séparatisme, voire une sécession, grosse à la fois d’insécurité culturelle pour tous et de partition du pays, donc d’instabilité. Migrations en cascade, donc16.
Ce qui se profile, ce n’est pas nouveau et l’immigration est une pièce centrale du puzzle, c’est donc un déracinement généralisé, une humanité nomade à toutes les échelles (locales, régionales, nationales, internationales, continentales), un mouvement brownien qui fait éclater tous les cadres, culturels, symboliques, territoriaux, frontaliers, dessine un monde fractal, éclaté, déchiré, écartelé entre deux pôles : d’un côté la wold culture, une homogénéisation planétaire des pensées et des comportements, structurée par la jouissance et l’angoisse, les deux mamelles du consumérisme ; de l’autre, en réaction, une sur-affirmation identitaire, un intégrisme culturel et/ou religieux, une offensive haineuse contre l’héritage humaniste, l’extrême-droite musulmane en étant le fer de lance. L’écologie, là-dedans, vous le voyez, est bien peu de choses. Je ne parle pas du discours, de l’idéologie écologiste dont on nous rebat les oreilles et qui pourrait bien servir un jour à mettre tout le monde au pas lorsque la fête sera finie, mais bien de l’état de la biosphère.

Bio- et socio-diversité
À ce propos, permettez-moi d’aborder une chose dont il n’est jamais fait question, et il me semble que c’est en plein dans notre propos : c’est celle du lien entre la biodiversité et ce que certains appellent la socio-diversité. Vous savez comme moi qu’il n’existe aucune « nature » vierge et que pendant des millénaires, nombres de milieux, d’espèces, d’écosystèmes ont coévolué avec les sociétés humaines. La planète « idéale » telle qu’on se la représente encore, celle constitué de bocages, de terrasses, de steppes, de prés, de bois, de lacs, de vallées, d’oasis et de fleuves est une planète sinon entretenue, du moins grandement modelée directement ou indirectement par l’action humaine, à des degrés divers et encore insoupçonnés ; et inversement, les environnements ont forgé des types anthropologiques d’une incroyable diversité, qui disparaissent eux aussi. Je ne décris pas un « âge d’or » pré-industriel17 – Homo sapiens n’a jamais été tendre avec son environnement, voir les grandes extinctions dès qu’il a posé le pied sur un espace encore vierge – je tente de décrire la complexité de ces relations entre les cultures humaines et leurs habitats bio-physiques. Pour rester en France : supprimez à l’instant toute présence humaine de Dunkerque à Perpignan, de Brest à Nice et de Strasbourg à Saint-Jean de Luz et attendez un ou deux siècles, à climat constant : vous n’avez plus qu’un climax constitué de forêts de feuillus, impénétrables, parsemée ça et là de quelques clairières ouvertes accidentellement par la foudre ou la chute d’un vieux tronc. C’est peut-être le rêve de certains d’entre vous, mais la biodiversité végétale comme animale va chuter considérablement… La biodiversité actuelle, contrairement à l’idée reçue d’une « bonne nature » molestée par une « méchante humanité », est loin d’être le seul résultat d’un phénomène « naturel » : elle résulte aussi du modelage des paysages par d’innombrables sociétés traditionnelles à l’échelle du monde. Vous comprenez bien que l’homogénéisation culturelle actuelle contribue considérablement, mais bien plus silencieusement que la pollution ou l’urbanisation, aux extinctions d’espèces.
Cela pose un problème politico-écologique, si j’ose dire, de première grandeur, dont je n’ai pas, pas plus que quiconque je crois, la solution : comment faire coexister un plus grand nombre de cultures humaines possibles – cultures authentiques, j’entends, pas des zoos humains – sans en reconduire les hétéronomies pré-citées, mais sans non plus en altérer le noyau imaginaire sans lequel elles risquent l’écroulement ou la folklorisation ? Problème à la fois philosophique et anthropologique mais aussi pleinement écologique : a moins de vouloir une « nature » sous cloche artificiellement entretenue, ce qui n’a aucun sens, il faut vouloir des sociétés différentes, aux multiples pratiques de pêche, de chasse, de labour, de récolte ou d’élevage, mais aussi pratiques alimentaires, sanitaires, d’habitat, festives, sociales, etc. Mais nous ne pouvons vouloir le maintien de toute une autre série de pratiques, qui leur sont étroitement liées, comme la rigidité des rôles sociaux, le respect superstitieux des rites traditionnels, les croyances obscurantistes ou les rivalités ethniques… Questions énormes, dont il ne servirait à rien de « trouver une solution » sur le papier : si jamais on y apporte une réponse satisfaisante, ce sont les gens, de partout, qui le feront. Dans tous les cas, vous voyez que l’immigration actuelle, sur ce point-là, n’est absolument pas une réponse, c’est même un problème : impossible de tisser des liens intimes avec un écosystème de quelque type que ce soit dans le maelström migratoire contemporain, ici comme ailleurs.

3 – Une immigration écologique ?

Je voudrais consacrer cette dernière partie aux perspectives, essayer de dégager quelques éléments pour l’avenir et, peut-être, quelques lignes d’actions concrètes, en me demandant si l’immigration peut être écologique et à quelles conditions.
Il faudrait savoir ce qu’il en a été des migrations des XIXe – XXe, qui étaient des migrations souvent individuelles, immigrations de travail, souvent ponctuelles, avec un début et une fin, qui débouchaient sur l’assimilation ou le renvoi au pays. Mais il me semble, je crois en avoir donné quelques éléments, que l’immigration actuelle ne peut en aucun cas être écologique18. Je parle de ces migrations d’un type nouveau – on parle d’ailleurs de plus en plus, et à raison, de « migrants » et non plus d’immigrés, signe que quelque chose de fondamental a changé – migrations massives, familiales, collectives, continues, démographiques, de peuplement, communautaires, porteuses de ressentiment vindicatif voire carrément coloniales. Je ne vois pas comment elles pourraient être écologiques d’une quelconque façon et il me semble que le dire, c’est peut-être une des premières choses à faire. Une seconde serait peut-être aussi d’interpeller les premiers concernés qui, contrairement aux sentiments coloniaux persistants, ne sont ni des enfants, ni des idiots, ni des victimes, mais bien des adultes responsables qui mériteraient d’être considérés comme tels.

Le cas des « réfugiés climatiques »
C’est le moment, je crois, d’aborder le sujet si évident, et épineux, des « réfugiés climatiques ». Là encore, je ne vais pas apporter quelques vérités définitives, mais poser quelques jalons, largement absents des débats et pourtant si évidents.
D’abord une toute première chose : accueillir des « réfugiés climatiques » ne résout absolument aucun problème écologique. Ce n’est pas parce que vous ouvrez votre porte à des bengalis chassés par la montée du niveau de la mer que celle-ci va redescendre, surtout s’ils adoptent le mode de vie d’ici – dans ce cas, vous aggravez même la situation : cercle vicieux. Bien sûr vous sauvez des vies, ce n’est pas la question : c’est ce qui fonde en partie l’impératif de l’asile et personne ne le remet en cause. C’est une réponse humanitaire mais, en rien, écologique – ni politique, d’ailleurs. Je suis stupéfait, ceci dit en passant, par la résurgence d’un schème judéo-chrétien qui fait que l’« humanitaire », les « bons sentiments », supplante toute réflexion et éclipse toutes les problématiques politiques ou écologiques, devenues à peine pensables ou dicibles.
Deuxième chose : en lien avec ce que je disais en préliminaire, le statut de réfugié est aujourd’hui galvaudé comme jamais, et souvent par ces âmes si charitables qu’elles seraient prêtes à déporter ici tous les pays pauvres pour apaiser leur conscience tourmentée. On parle ainsi de « réfugiés économiques » pour qualifier les immigrés tels que je les ai décris : dans ce cas, n’importe quel chômeur de longue durée en France, ou même les millions de précaires seraient en droit de demander l’asile aux USA… Y compris votre serviteur, qui n’a jamais gagné plus que le SMIC. C’est, au fond, un discours patronal : allez chercher l’emploi là où il est, flexibilité, etc. Quelques données brutes datant de 2017, mais je crois que les choses étaient similaires dans les deux années précédentes : les nationalités qui demandaient l’asile étaient, dans l’ordre, les Albanais, les Géorgiens, les Guinéens et les Ivoiriens… Celles qui obtenaient le plus l’asile étaient, comme de juste, les Soudanais, Irakiens, Syriens et Afghans. Soit 75 % de refus dans la même période. Autrement dit : la demande d’asile est quasiment une formalité rentrée dans les mœurs pour tous candidats à l’immigration, Algériens y compris… Parallèlement, il peut souvent s’agir d’une immigration différée, par exemple lorsqu’on a vu des Syriens partir en Scandinavie via la Russie pour rejoindre la famille installée là auparavant. Je ne parle pas des faux réfugiés, j’en ai connus et de très proches, qui obtiennent l’asile sur du baratin, ni des demandeurs d’asile qui, par exemple en Allemagne, défraient quotidiennement la chronique par des actes de barbaries inconcevables. C’est désagréable, mais il faut quand même se rappeler que des terroristes du 13 novembre étaient arrivés dans les cortèges de « réfugiés ». Ce sont des faits pénibles, mais les occulter ne fait que nourrir le mécontentement populaire, justifié, en nourrissant la méfiance envers tous les étrangers ou leurs descendants et, bien plus grave, participe à la disparition de facto du statut de réfugié19. Là encore, l’enfer est pavé de bonnes intentions, et ce n’est pas un contexte très sain pour discuter des futurs « réfugiés climatiques »…


Troisième point : mis à part des cas indiscutables, comme les habitants des archipels qui vont être engloutis, la plupart des zones ou des populations « à risques » relèvent de réalités bien plus complexes. Certains ont comparé le tremblement de terre à Haïti en 2010, pays déjà ravagé, à celui du Sichuan, province développée de Chine, deux ans plus tôt : l’impact d’un phénomène aussi « objectif » demande à prendre en compte toute l’institution sociale « subjective » où il intervient ; les mesures prises pour le prévenir, la préparation des populations, l’efficacité des secours, le délai des réparations, etc. Un cas d’école, que je rapporte ici sous le contrôle de M. Garenne de l’IRD qui doit le connaître bien mieux que moi : le Lac Tchad, en plein Sahel, à l’intersection du Tchad, du Niger, du Nigeria et du Cameroun. Il est au cœur d’un bassin hydraulique qui accueille aujourd’hui près de 30 millions de personnes, et son niveau baisse dramatiquement depuis des décennies sous l’impact du « réchauffement climatique », ce qui est sans doute incontestable. Mais son étiage subit également des variations historiques « naturelles », aujourd’hui contrariées par la pose non coordonnée de barrages par les pays alentours et l’utilisation croissante d’eau d’irrigation en amont, notamment pour des raisons d’explosion démographique, dont les exposés précédents ont fait largement état, et le déboisement. Aux problèmes rencontrés par les pêcheurs et les agriculteurs ou bergers locaux se surajoutent donc les rivalités interétatiques et, à leur niveau, les rivalités inter-ethniques, elles-mêmes entrelacées aux problèmes sanitaires (choléra, typhus) et ceux posés par le banditisme qui entravent le commerce, alors même que les prix du pétrole en baisse crispent les pays qui en font leurs principaux revenus. L’aide internationale y injecte un argent salutaire, mais qui nourrit les circuits de corruption, de clientélisme, le tribalisme, les convoitises… Le Lac Tchad, c’est également la zone de nuisance de la secte islamiste Boko Haram, qui se nourrit de la déliquescence générale. On parle donc géo-climat, certes, mais aussi, plus localement politique, économie, anthropologie, sociologie, histoire, religion20… Il semble inévitable qu’une partie de la population locale émigre dans l’avenir ; mais on voit que les réduire à des réfugiés climatiques n’est pas si simple et, au fond, n’aide strictement personne à résoudre quoi que ce soit là-bas21. Que des conflits se nourrissent d’éléments « naturels » (la sécheresse au Moyen-Orient précédant les soulèvements arabes) est évident, mais ce sont bien des sociétés humaines qui en font quelque chose en fonction de leur toute leur complexité, qui leur est propre. C’est l’image des « Chevaliers de l’Apocalypse », qui vont toujours ensemble : les famines se déroulent toujours dans des sociétés déchirées, voire en guerre, et facilitent les épidémies. Le cas des épidémies d’Ebola au Congo, déjà favorisée par des pratiques mortuaires traditionnelles mais où les équipes soignantes sont maintenant chassées voire tuées parce que soupçonnées d’empoisonner les gens, se passe de commentaires. Nous parlons là de politique au sens le plus profond du terme, qui inclut l’anthropologie. Le best-seller de J. Diamond ne montrait pas autre chose : les effondrements dits « écologiques » n’ont de sens que rapportés aux conduites humaines22.
Corollaire, et j’en finis sur ce point : Au fond, si l’on veut vraiment préparer les populations aux changements radicaux et imprévisibles qui se profilent partout sur la planète, il faudrait plutôt s’atteler à former des sociétés fonctionnelles capables de s’adapter, comme beaucoup l’on fait dans l’histoire. Dans le domaine agricole ou les habitudes alimentaires, l’urbanisme ou les transports, etc. il faudrait une certaine souplesse – pas une résilience, une créativité – et aussi, bien sûr, dans la pratique du pouvoir. Je ne vais pas rentrer dans cette discussion, mais on retombe là encore sur la question de la démocratie et de la question du « développement » de ces pays et des questions d’ingérence dans la conduite de leurs affaires. Pour finir, accueillir des « réfugiés climatiques » ne peut avoir de sens que si, d’abord, cela permet de changer profondément la situation locale, notamment par un allègement démographique23 mais surtout par un changement de pratiques, qu’il s’agisse de la natalité, des techniques agricoles ou de la consommation et du traitement de l’eau ou des déchets. Ensuite, il ne faut pas que cette migration ait un effet d’auto-entraînement tel que je l’ai décrit et, enfin, qu’elle soit, autant que possible, « de proximité » et provisoire, sinon on retombe dans les contradictions du déracinement déjà décrites.

Quelques perspectives

Quelques points, en conclusion, pour essayer de tracer des perspectives pratiques.
D’abord et avant tout, rien ne peut réellement se faire sans l’affirmation, la réinvention d’un projet politique ici. Je parle d’un projet de société incarné par la population, pas des blablas des écuries partisanes, qui exigerait de saisir de la totalité de l’institution sociale, ce que ne font pas, ou pas suffisamment à mon goût, les mouvements écologistes et leurs dérivés. Il y a vraiment à reprendre toutes les questions, en se dégageant radicalement des idéologies gauchisantes, sans angélisme ni paranoïa, notamment sur ce sujet de l’immigration, profondément enchevêtré avec les dimensions économiques et géopolitiques, notamment des matières premières extraites dans les sous-sols du Tiers-monde, l’uranium n’étant pas des moindres… Mais la renaissance de la politique ici, que l’extraordinaire mouvement des Gilets Jaunes a peut-être – peut-être… – inauguré24, a aussi un aspect bien plus immédiat : c’est l’affirmation d’une identité collective, non pas ethnique ou religieuse, mais proprement politique25 qui permettrait d’accompagner et d’exiger l’assimilation des nouveaux venus. Ce que je dis peut choquer, mais retournez le truc dans tous les sens : s’il n’y a pas d’assimilation, c’est la société d’archipel qui s’installe, une libanisation et, derrière, une logique d’empire aux antipodes de toute idée de collectivité solidaire et de démocratie26. Faire vivre une identité collective, donc, bien entendu sur une autre base que celle de la société de consommation, de l’opulence, qui fascine le monde entier. Les populismes actuels me semblent totalement aveugles sur cet aspect.
Deuxième point, il n’y a qu’à partir de là qu’un réel dialogue entre les cultures redeviendrait possible : il n’y a pas de dialogue dans ce cadre-là si vous ne savez pas ce que vous êtes, à quoi vous tenez, ce que vous voulez. Et je ne me paye pas de mot : l’humanité est en train de vivre peut-être la plus grande crise de son histoire et, c’est ma conviction profonde, l’Occident qui mène encore la barque ne s’en sortira pas seul. Il est allé bien trop loin dans l’auto-emballement, a perdu ce qui en faisait sa sève, et doit impérativement renouer avec des logiques oubliées mais encore survivantes ailleurs. C’est un terrain extrêmement glissant, mais je pense que tout ce qui précède clarifie ce que j’entends par là : il y a à sauvegarder, plus que tout, les trésors de la modernité que sont la rationalité – pas le rationalisme ! – l’autonomie individuelle et collective, l’émancipation de l’individu et le principe d’une société démocratique faite de liberté et d’égalité, de laïcité, d’athéisme. Mais tout cela disparaît parce que le substrat social, infra-politique, s’est fortement érodé ; je parle là de toutes les valeurs que j’ai énumérées : le bon sens, la simplicité, la socialité, etc. Ce n’est qu’à partir de là que l’immigration pourrait devenir, ou redevenir, un élément servant les intérêts communs, ici et là-bas. Pour être plus concret et rester dans le sujet de mon intervention, quelqu’un comme Pierre Rhabi m’a semblé ouvrir une voie en ce sens. Il y a beaucoup de choses à lui reprocher27, mais il a tenté, il me semble, un alliage de ce type, effectuant un tri entre les apports de la modernité et ceux de la tradition. Pointant dans la même direction, mais dans un autre domaine, tout le mouvement des ex-musulmans montre qu’un échange de ce type est encore possible, que la part émancipatrice de l’Occident n’est pas encore morte et que peuvent encore s’en saisir ceux qui veulent s’en donner les moyens.
Dernier point, bien plus tangible. J’ai parlé tout-à-l’heure de l’exode rural : je pense que tout le monde ici est convaincu, s’il n’en est pas, de la nécessité de refaire vivre les campagnes – c’est le phénomène dit des « néo-ruraux ». Je sais que cela pose des problèmes, je ne vais pas les discuter ici, mais l’inversion de l’exode rural est pour nous tous, je crois, un horizon évident. Je pense qu’il devrait en être de même pour l’immigration et que le retour au pays doit devenir une norme. Comprenez-moi bien : il ne s’agit pas de se débarrasser des problèmes que poserait l’immigration ici, mais bien de faire en sorte que ce qui est acquis ici – en espérant que cela soit le meilleur – puisse servir là-bas, et réciproquement. Et notamment faire tomber le fantasme du Paradis occidental, de l’Eldorado européen, et cela ne peut se faire, du moins en partie, qu’en y mettant les pieds pour se rendre compte du vide sur lequel débouche le consumérisme, de sa vanité, de sa vacuité, de sa nocivité. L’exemple de Madjiguène Cissé me semble assez parlant : porte-parole de l’occupation par des sans-papiers de l’église Saint-Bernard à Paris en 1996, elle a fini par retourner vivre au Sénégal, où elle a monté une coopérative de femmes, visant à faire vivre son pays, à y libérer la place des femmes et à retenir les candidats au départ à l’émigration28. Il y a beaucoup d’exemple de ce type, aidés ou non par des institutions officielles qui accompagnent ces retours29… Je pense aux propos de l’un deux, qui résume un peu l’idée : « J’ai compris que ce que j’étais allé chercher en Europe, je l’avais déjà chez moi »30 – il avait besoin de voir la Terre Promise pour en prendre conscience… Tout cela est bien plus complexe, bien sûr, mais il me semble qu’il y a là quelque chose d’important pour concevoir une immigration qui ait un sens écologique, voire décroissant.

Renaissance d’un projet occidental, dialogue entre les cultures et retour volontaire des migrants : vous voyez que tout cela se répond, se tient ensemble, et demanderait une remise en cause radicale des mécanismes aujourd’hui à l’œuvre, qui semblent exactement contraires. Le plus grand obstacle est sans doute la dimension mythique qu’est la société de consommation, ici et surtout là-bas. Il y a une anecdote que j’aime raconter pour faire comprendre ce qu’il en est : j’ai passé quelques mois en Afrique Noire il y a une vingtaine d’années – dans ces régions aujourd’hui classées dangereuses par le Quai d’Orsay – et parmi les nombreuses discussions que j’avais avec les habitants des villes ou de brousse, beaucoup de questions me surprenaient. L’une d’elles était « Dis-nous si c’est vrai qu’en France l’argent sort des murs ? »… (rires) Vous voyez, c’est complètement mythique… Mais il avait raison : j’ai mis du temps à comprendre qu’il parlait des distributeurs automatiques de billets… On m’a demandé aussi si c’était vrai qu’on y marchait sur de l’argent… (rires) Mais il faut comprendre qu’à Ouagadougou – je ne sais pas ce qu’il en est aujourd’hui – on marchait sur la terre battue, et cela leur apparaissait bizarre que l’on bitume un sol, ce qui demande travail, matériel, temps, argent, juste pour y poser les pieds… Voilà, c’est ça l’image de l’Occident : un Paradis d’abondance illimitée, qui fonctionne comme une sorte d’attracteur universel faisant écho à toutes les grandes mythologies. Et c’est ça que les immigrés viennent chercher, essentiellement. C’est cela, aussi, que nous, écologistes et décroissants, voudrions faire disparaître. Et faire disparaître volontairement et graduellement, ce qui a peu de chances de se passer, malheureusement, mais dans ce cas, il va falloir craindre la colère des consommateurs frustrés qui verront s’évanouir un des grands pôles, sinon le principal, qui a orienté leurs existences.

Lieux Communs
8 juin 2019


Post-scriptum : Lors des échanges qui ont suivi, plusieurs interventions ont mise en avant la notion d’autonomie dont il a été demandé une définition. À la demande des organisateurs nous rapportons ici, grosso modo, la réponse que nous y avons apporté :
La question de l’autonomie a été, pour moi, grandement clarifiée par les conceptions de C. Castoriadis. Pour lui, la « pente naturelle » de l’espèce humaine, l’humanité comme chacun d’entre nous est l’hétéronomie, c’est-à-dire un régime où c’est une autorité extérieure (prétendument extérieure) qui régit nos existences : les Ancêtres, Dieu, le Roi, le Parti, etc. pour la société et, à l’échelle de l’individu, le prêtre, le général, le mari, le Père, le patron, les traumatismes de l’enfance, les idéologies, etc. L’autonomie est ce processus où le sujet, le collectif ou l’individu – les deux étant finalement indissociables –, se réapproprie son être, son histoire, ses actes, son devenir, ses origines et se reconnaît comme étant l’auteur de son existence. C’est la démocratie d’un côté – nous faisons nos lois nous-mêmes, elles ne sont dictées par rien sinon notre projet commun –, la philosophie de l’autre – en me mettant à l’école de penseurs, je découvre ma propre pensée et peut donc l’élaborer – et la psychanalyse – ce que je suis, c’est ce que j’ai créé, moi, en heurtant mon désir au monde, et que je continue à faire être ou décide de changer autant que faire se peut. L’autonomie, c’est l’émancipation, c’est donc l’autre nom de la liberté mais qui implique immédiatement la responsabilité, la lucidité et une acceptation du tragique parce que, en définitive, elle nous interdit de nous raconter des histoires sur notre condition humaine. À ce couple hétéronomie / autonomie, je rajouterais bien un troisième terme et je ne crois pas du tout trahir C. Castoriadis en le faisant : c’est celui d’anomie. L’anomie c’est le refus de la limite, pourrait-on dire, c’est l’autonomie mal comprise, la recherche fantasmatique de la toute-puissance, de l’arrachement, de la rupture totale avec le passé ou avec nos conditions existentielles, la table rase. C’est ce qui est vanté par la publicité, le management, l’arrivisme, c’est le chaos actuel qui gangrène tout.
Plus concrètement : face aux dévastations écologiques, on peut faire appel à une instance extérieure pour nous limiter – une mystique quelconque, une politique « écologique » autoritaire, etc. – mais on peut aussi faire appel à la délibération collective, à la responsabilité, à la lucidité, au courage et c’est ce qui nous anime tous ici : c’est l’auto-limitation, que l’on peut vivre collectivement et individuellement. Ce que nous vivons aujourd’hui serait plutôt l’anomie : tout nous pousse à surconsommer comme des sales gamins capricieux et on se déculpabilise avec des « petits gestes », une fausse conscience, le cynisme, etc. C’est vraiment de l’infantilisme collectif, de l’immaturité sociale. Je caricature, mais à peine… À l’inverse, l’autonomie est l’état adulte, c’est-à-dire un état à la fois établi mais toujours inachevé, et l’acceptation de cette incomplétude, de cette interrogation toujours ouverte.