Ce texte a été initialement écrit pour une brochure éditée par l’association AC !, Agir ensemble contre le chômage! Le titre à dessein, remplace chômage par travail… inversion (provocation ?) à visée pédagogique.

Nous maintenons que la décroissance radicale du temps de travail doit demeurer l’un des objectifs centraux de toute politique économique décroissante. Condition nécessaire, non suffisante pour s’activer à « Bâtir la civilisation du temps libéré » selon les préconisations d’André Gorz.  
Sur un site consacré à la décroissance, oui, il faut agir contre le travail tel qu’il est imposé par le libéralisme cynique, le tatchérisme sadique  des « macroniens » de divers obédiences. Un point de vue, discutable, bien entendu .  



Oui, contre le travail, vous avez bien lu. Compte tenu de l’heure matinale à laquelle j’entame cette « dactylographiade », je n’ai rien bu qui puisse altérer mon discernement.
Appréhension maîtrisée, allons voir ce que signifie cette insurrection contre la morale commune...

Comme condition de la valorisation du Capital, la valeur travail est actuellement mise en scène tant par les ministres que par le président lui même. La prime d’activité (versée par la CAF pour économiser les deniers des entrepreneurs…), la défiscalisation des heures supplémentaires (qui n’encourage pas à la réduction du temps de travail créatrice d’emplois…), la réduction tendancielle des allocations chômage, des aides aux logements, la désindexation des retraites, le rétrécissement de la couverture de la Sécu, le rejet par l’Assemblée des expérimentations du revenu de base déconnecté de l’emploi,...
Hors le travail (l’emploi) point de salut, sauf, conséquence logique, pour les bénéficiaires-actionnaires du CAC 40, s’entend.

La défense de la valeur travail est d’autant plus féroce quelle est aujourd’hui, fragilisée en ses fondements même. Plus c’est gros, moins c’est visible, car fort habilement camouflé.
A ce point de la déconstruction, je ne sais mieux dire qu’André Gorz, dans « Bâtir le civilisation du, temps libéré » (éd. LLL, 2013, p.27).
« Pour près de la moitié de population active l’idéologie du travail est devenu une mauvaise farce ; l’identification au travail est devenu impossible, car le système économique n’a pas besoin ou n’a pas un besoin régulier de leur capacité de travail. La réalité que nous masque l’exaltation de la « ressource humaine », c’est que l’emploi à plein temps et toute la vie active, devient le privilège d’une minorité. »
Plus de 6 millions de personnes sont en attente d’un emploi. Pour une population active de 30 millions, dans un pays de 67 millions d’habitants, le chômage pour 20 % environ de la population active . Et comment (dé)considérer les « Bullshit jobs » débusqués par David Graeber ? Camouflage pour faire perdurer l’idéologie du travail ? Nombre de ceux qui perdent leur temps pour gagner leur vie ne sont pas dupes, restent souvent silencieux par précaution.

Paradoxe (effet de l’idéologie disciplinaire) :  les chômeurs sont d’autant plus réprimés, contrôlés, paupérisés qu’il deviennent plus nombreux et surnuméraires quasi définitifs.
La révolution cybernétique et numérique en cours ne peut - sauf radical déclin de la valeur travail -
qu’aggraver les exclusions et misères des inemployables. Nous vivons une époque charnière, dangereuse.

La fin du mouvement de modernisation
Pour diagnostiquer les maux de l ‘époque Robert Kurz nous a proposé d’iconoclastes analyses dans, notamment « La démocratie balistique » (éd. Mille et une nuits, 2006, p. 26, 27)
« Avec la troisième révolution industrielle (la micro-électronique), le développement capitaliste atteint ses limites historiques. La force de travail est rendue superflue en si grande quantité que cela ne peut plus être compensé. […] A l’Ouest, la rationalisation micro-électronique conduit à un chômage de masse structurel et irréversible; les systèmes de protection sociale et les infrastructures sont démantelés. Parallèlement, le capital fuit dans une pseudo-accumulation de bulle financière. »

La modernisation, le keynéso-fordisme des Trente Glorieuses est un épisode économique depuis quelques décennies dépassé.  Les stratèges, les esprits éclairés au service du grand patronat savent qu’à chaque instant peut s’écrouler l’édifice idéologique sous lequel ils dissimulent leurs impostures et mensonges. La mobilisation des chiens de garde et intellectuels de Cour vise à consolider tant bien que mal les discours qui accusent les « chômeurs-profiteurs », les précaires contraints de vivre « au jour le jour ».

C’est avec une violence planifiée que sont réprimés les manifestants, éborgnée la « France périphérique » .Dans l’affrontement Capital/Travail nous nous approchons du moment militaire. Nous sommes à une bifurcation de civilisation.
Pour conserver ses privilèges la ploutocratie globalisée peut en arriver aux pires extrémités…

Changer de paradigme pour éviter le pire
André Gorz encore,  avec un exercice décisif d’imagination, initiant « une vision directrice » (« Métamorphose du travail. Critique de la raison économique » (éd. Folio, Gallimard, 1989, p. 289).  Selon Gorz, Il importe de construire en filigrane
« la vision d’une autre société possible. La diminution progressive du travail à but économique doit permettre aux activité autonomes de devenir prépondérante, le temps libre l’emportera sur le temps contraint, le loisir sur le travail […] Ce n’est rien de moins qu’un nouvel art de vivre, que des formes nouvelle de créativité sociales qu’il s’agit d’inventer. »

L’Otium (loisir actif, créatif, d’engagement citoyen), l’Otium pour tous, l’Otium du peuple, est un objectif qu’il faut rendre désirable puisqu ‘il est économiquement possible, mais plus encore nécessaire pour échapper aux dégâts écologiques et dévastations mentales qui sont le fait du capitalisme sans frein.
Avec les potentialités émancipatrices (confisquées pour les jouissances différentielles des oligarques), nous pouvons remettre le travail-nécessité à sa place -  marginale – pour explorer les voies de sorties du travail aliéné.
Sortir du Délire occidental, une impérieuse nécessité, selon Dany-Robert Dufour (éd.LLL, 2014, p. 64).
« Nous aurions dû sortir du travail aliéné. Pourquoi y sommes-nous entré davantage ? C’est là une question d’autant plus immense [qu’il y a plus de 2000 ans] la philosophie première d’Aristote, celle qui allait jusqu’à justifier l’esclavage, envisageai à terme, sa suppression pour qu’une énergie mécanique autonome remplace l’énergie manuelle fournit par des hommes réduit à l’état de bêtes.
Or, quand ce moment est venu [aujourd’hui par les potentialités bridées de la révolution numérique], non seulement le travail esclave n’a pas disparu, mais il s’est renforcé. »
Le travail ubérisé, s’il n’est tout à fait esclavage augure pourtant d’un retour du servage, celui d’un nouvelle domesticité salariée.

C’est bien contre ce néfaste travail-emploi qu’il nous faut refuser avec arguments motivés.
Agir ensemble contre le travail ? Une idée à creuser. Ne plus perdre sa vie à la gagner, une idée (vraiment) moderne...
                                                                                                                                     Alain Véronèse.
Février 2019.