Bernard Laponche  nous a reçu pour une discussion sur l’arrêt du nucléaire le 1er Mai 2018.

Qui est Bernard Laponche ?

BL : j’ai étudié à polytechnique, mais l’ambiance militaire et de mise en concurrence m’a vite rebuté. J’en suis sorti en 1957, au 150ème rang, autrement dit je n’avais ni l’ambition ni la possibilité de continuer à l’école des Mines ou à celle des Ponts, qui étaient réservées aux premiers. Et rappelons que ce sont eux, les « premiers de la classe » qui sont à l’origine du programme électronucléaire. Néanmoins, comme je voulais faire une carrière dans l’international j’ai proposé de créer le poste de responsable scientifique dans les ambassades à mon professeur de physique, le célèbre Leprince-Ringuet. Il m’a répondu que c’était une bonne idée, mais qu’il fallait auparavant mieux connaitre la réalité technique et scientifique de notre pays. Et c’est ainsi que je me suis retrouvé au CEA à Saclay avec Horowitz, pour faire un troisième cycle sur la physique des réacteurs qui débouchera sur une thèse sur le plutonium.
Par la suite j’ai rejoint le syndicat « Energie- CDFT », et c’est dans ce cadre que j’ai pu participer à la rédaction du livre « L’ électronucléaire en France » du syndicat CFDT de l’énergie atomique en 1975, sans doute le seul livre aussi complet sur l’électronucléaire civil en France. Dans ce livre on commençait à évoquer la sureté du nucléaire qui était ignorée au CEA, comme le problème des déchets.
Note : La France a « pris du retard » sur les Etats-Unis où  dès 1957, on pouvait trouver des rapports sur les conséquences d’un accident majeur, comme le fameux rapport « WASH 740 ».    
Dans ce rapport on y étudiait les conséquences d'un accident nucléaire d'un réacteur de 500 MW, qui aurait un accident après 180 jours d'exploitation. Au pire, les responsables du rapport « n'envisageaient que » 3 400 morts et 43 000 blessés....et entre 500 000 à 7 milliards de dollars de dommages. Les gens pouvaient être tués dans un rayon (sic !) de 15 miles et blessés dans un rayon de 45 miles, mais « la contamination radioactive des territoires pourrait s’étendre sur de plus grandes distances »...
Il y a eu d’autres rapports sur le même thème comme :  WASH-1400, CRAC-II, et NUREG-1150.
Tout cela c'était pour préparer le «Price Anderson Act de 1957 » qui minimisait la responsabilité des opérateurs en cas d’accident nucléaire, ceci afin d’ attirer les investisseurs.
On retrouvera cela en France avec la loi du 30 Octobre 1968, qui reconnait que l’accident nucléaire est possible et qu’il fallait en exonérer de responsabilité l’opérateur et l’Etat pour pouvoir lancer le programme nucléaire français.
Avec Bernard Laponche nous n’avons pas parlé de la loi du 30 Octobre 1968 (dont la discussion a débuté durant Mai-68 !), mais du « comité central d’action » à Saclay dans lequel il a été très impliqué en Mai 1968. Il a aussi été très actif à la CFDT, et il en sera même un permanent à partir de 1973. La période est très importante dans l’histoire de l’électronucléaire en France.


BL : Elle était « dominée par le trio : GSIEN - CFDT - Amis de la Terre ».

JLP : Est-ce que tous les trois n’étaient pas très confiants dans « l’avenir radieux »  et n’évitaient pas d’évoquer la catastrophe nucléaire, car ça pouvait « démobiliser » la foule ? Il fallait à l’époque plutôt évoquer l’autogestion et le retour à la Terre….


On a certes vu les premiers opposants au nucléaire « civil » apparaître dans les années 1960, avec notamment l’APRI et son sympathique Pignerot, qui écrivait aussi dans le journal « La Gueule Ouverte », mais on ne peut parler de mouvement s’opposant à la construction de réacteurs nucléaires avant 1971 et la lutte contre la centrale de Fessenheim. 1971-1973, l’époque de la revue « Survivre et Vivre » avec Grothendieck très opposé à l’industrie militaire,

BL : 1975-1976, c’est le film « condamnés à réussir », puis 1975 l’appel des 400 et la constitution du GSIEN, on a vu une fois Grothendieck venir à Saclay. Il avait attiré beaucoup de monde, et même des pro-nucléaires qui ont du être scandalisés par ses propos très antimilitaristes.

JLP : La période se clot en 1977 et la manifestation contre le surgénérateur « Superphénix » qui devait voir le mouvement antinucléaire écrasé par une répression aveugle qui généra deux morts (Michel Vitalon et une vieille dame tabassée par les CRS) et une centaine de blessés dont certains très gravement.

BL : En 1979, je deviendrai permanent à la confédération CFDT, où je travaillerai sur les problématiques énergétiques et internationales. La CFDT à cette époque était opposée à Superphénix.
1981 : élection de F. MItterrand et trahison du PS.

 JLP : Qui construira plus de réacteurs et fera plus d’essais de la bombe dans l’atmosphère que la droite, il s’agit aussi du coup de grâce porté au mouvement antinucléaire français qui n’arrivera plus à mobiliser autant de gens que dans les années 1970.

BL : En 1982, je rejoindrai l’AFME (Agence Française d’Economie d’Energie) crée par Mitterrand où je resterai jusqu’en 1987, date à laquelle je créerai un bureau d’étude sur l’énergie où je travaillerai jusqu’en 2012.
Je  serai quelques temps conseiller technique dans le ministère de Mme Voynet en 1998, et participerai à la création de Global Chance en 1992.

Mais comment Bernard Laponche voit-il l’arrêt du nucléaire ?

BL : Je suis bien d’accord qu’il s’agit d’une catastrophe et qu’il faut l’arrêter « le plus vite possible »,

JLP : Néanmoins on peut se demander s’il s’agit plus pour toi plus de possibilité  « politique » que de possibilité « technique » ?
 Lorsqu’on sait que le nucléaire est une catastrophe mais ne constituant au niveau mondial que 2 à 2,5 % de la consommation finale d’énergie, l’enjeu de savoir par quoi le remplacer importe peu, la seule alternative au nucléaire c’est de l’arrêter et le plus vite possible. Quand on évoque le scénario de1997 de Roger et Bella Belbeoch qui s’appuyait sur tout ce qu’on trouvait à l’époque et notamment les centrales fossiles pour l’arrêter immédiatement ou bien le scénario du livre de P Lucot et JL Pasquinet « Nucléaire arrêt immédiat » de 2012 qui s’appuyait sur les centrales au gaz sous-utilisées dans notre pays et le renouvelable pour arrêter immédiatement au moins 2/3 du parc nucléaire, il nous indique qu’il n’a jamais étudié cette alternative d’augmenter l’usage des centrales au gaz utilisées aujourd’hui uniquement pour faire face à l’appel de consommation en période de pointe, soit souvent 10 % de l’année.

Catastrophe ou « transition énergétique »  ?

BL : je pense qu’ il faut d’abord se placer dans le cadre de la « transition énergétique » et utiliser les scénarios de la RTE, « sérieux » pour montrer aux « gens sérieux » (cad « les lecteurs du Monde »)  que le scénario appelé « WATT » et expliquant qu’on pourrait avoir 100 % d’électricité renouvelable est possible d’ici..… 2035….

JLP :Alors que dans le scénario de RTE il  reste encore 11 % de nucléaire à cette date…Il faudra donc beaucoup de temps pour en arriver là (et donc exit le « plus vite possible »), d’autant plus que la Défense nationale interdit la construction d’éolienne sur 56 % du territoire (Le Monde, 14 Octobre 2017, Les éoliennes dans le radar de l’armée française, P. Muller) et bientôt sans doute 86 % et que l’opposition populaire est très forte….Il s’agit donc d’un scénario d’arrêt en 19 ans, plus le temps nécessaire pour arrêter les 11 % de nucléaire restant !

BL :  défendre le recours à des centrales au gaz « ne  passerait pas », à cause du CO2.

JLP : Pourtant, tu sais très bien que la consommation d’électricité en France ce n’est que 23 % de la consommation totale d’énergie et qu’on peut très bien oeuvrer sur ces 77 % pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, outre le fait que même si on remplaçait tout le nucléaire du monde par du fossile, cela n’augmenterait quasiment pas les émissions de gaz à effet de serre.
Et puis, que cela plaise ou non, tout le monde sait bien maintenant que pour réduire suffisamment les émissions destructrices de gaz à effet de serre il faut d’abord remettre en cause les 77 % ! Le pétrole et son monde, la mondialisation, l’agriculture productiviste, les transports thermiques…Bref tout un monde industriel et cela peu de gens l’acceptent…..seule condition pour réduire la consommation d’électricité…
Tu sais aussi très bien que du nucléaire en base et du renouvelable en appoint, ça ne marche pas comme un rapport de Wise datant d’Octobre 2015 l’avait expliqué, et c’est la situation vers laquelle on risque d’aller si la France fermait toutes ses centrales au gaz. Car les éoliennes ne fonctionnent pas quand il n’y a pas, ou quand il y a trop de vent ; et qu’il n’existe pas encore de moyens sûrs, reproductibles et fiables de stocker l’électricité.

Comment convaincre ?

JLP : Espères tu arrêter le nucléaire en discutant avec les politiques ?

BL: Je ne discute pas avec les « politiques », même si j’ai accepté de diriger l’AFME, et si j’ai été conseiller de Mme Voynet.

BL : Je m’adresse au peuple, en multipliant les débats, mais « ça ne marche pas », puisque « les gens n’ont absolument pas conscience qu’un accident de type Fukushima est possible en France, même après que le président de l’ASN l’aie dit »….

JLP : Comment peut-on convaincre un peuple qui soutient des politiques pronucléaires et qui ne veut pas être convaincu ? Est-ce qu’au moins la présentation d’un scénario crédible (c’est à dire s’appuyant sur ce qui existe et pas sur des hypothèses ni sur des éoliennes contre lesquelles s’opposent les gens et la Défense Nationale) ne serait pas le moyen le plus efficace ?
Pour toi, l’arrêt « le plus vite possible » est semble-t’il plus un possible « politique », qu’un possible « technique », et le sens de « le plus vite possible » est très flou, et très long, alors qu’on pourrait faire beaucoup plus vite que 19 ans et quelques. Il existe d’ores et déjà des possibilités techniques pour arrêter immédiatement sans doute 2/3 du parc nucléaire français et sans doute la totalité avec des importations d’électricité, mais tu préfères t’appuyer sur des hypothèses, des ressources techniques qui n’existent pas encore et qui ont beaucoup de mal à émerger, surtout quand on sait que le pays ayant le deuxième potentiel d’éoliennes offshore en Europe n’a pas été capable d’en construire une seule à ce jour.
Nous sommes coincés entre un peuple qui vit dans le déni de la catastrophe nucléaire -première raison de son arrêt- et des politiciens « sourds » : que faire alors ?

La réduction de la consommation d’électricité :

BL :  « Si l’on n’arrive pas à réduire la consommation d’électricité, il sera difficile de « sortir » du nucléaire ! ». Dans un document que j’ai rédigé le 14 janvier 2018, intitulé « Note sur les scénarios RTE 2017 », j’analyse les cinq scénarios de « transition énergétique » de RTE, et celui que je soutiens le plus (Watt) engendrerait une baisse de consommation de 15 % par rapport à 2016.

JLP : D’accord, mais on s’aperçoit dans les projections de RTE qu’il restera 48 TWh d’électronucléaire en 2035, cad 12,5 % de la production de 2016 (384 TWh)  et 11 % de la production totale en 2035 ! Dans ces conditions et si on suit son raisonnement il faudrait une baisse de consommation bien supérieure à 15 % pour arrêter la totalité du nucléaire !
Or, si on constate bien une stagnation de la consommation électrique depuis 2004, avec tous les projets pour remplacer l’énergie par l’électricité, comme avec les voitures électriques., on ne voit pas la sobriété venir, bien au contraire….dans le meilleur des cas une stagnation….plus le fait qu’un arrêt du nucléaire où l’on a encore 11 % de nucléaire au bout de 19 ans…ce n’est pas un arrêt du nucléaire ! Etant donné que les réacteurs ancienne génération devraient tous avoir atteint 40 ans en 2027, nous supposons qu’il faudra attendre l’arrêt des EPR que la France aura réussi à mettre en service, et là on dépasse allègrement les 19 ans et quelques….on approche même des 43 ans pour arrêter le nucléaire en supposant que l’EPR de Flamanville aura été mis en service en 2019…Car d’après la RTE, c’est uniquement l’âge des réacteurs qui entrerait en ligne de compte, cad 40 de fonctionnement pas une année de plus !

Seules des considérations économiques intéressent nos dirigeants, la sureté ils s’en moquent !

Interview de Jean-Luc Pasquinet
2 mai 2018