. « … Nous pourrions bien assister à la formation d’une nouvelle classe non laborieuse : des gens sans aucune valeur économique, politique ou artistique, qui ne contribuent en rien à la prospérité, à la puissance et au rayonnement de la société. » Yuval Noah Harari. Homo deus.

La révolution numérique, l’automatisation de la production donne lieu  a de nombreuses publications.
Le problème est d’importance : allons-nous vers une société sans travail (ou du moins vers la semaine de 15 h préconisée dès les années 30 par J.-M. Keynes), ou une organisation disciplinaire, totalitaire comme celle que redoutait H. Arendt : «Nous nous dirigeons vers une société de travailleurs sans travail. On ne peut rien imaginer de pire ». (La condition de l’Homme moderne.)

Sur cette question quelques titres de publications récentes.
. La société automatique. L’avenir du travail. Bernard Stiegler.
. Le deuxième âge de  la machine. Erick Brynjolfsson et Andrew Mc Fee.
. Un monde sans travail. Tiffany Blandin.
. Le travail à mort. Bertrand Ogilvie.
. Utopies réalistes. Rutger Bergman.
. L’avènement des machines. Martin Ford. Je reviendrai sur ce livre fort documenté.
. Homo deus. Yuval Noah Harari. Citation en exergue.
. Au bal des actifs. Un recueil de nouvelles de science fiction très critique sur l’avenir du travail-emploi.
. Une émission télé sur France 5, « Un monde sans travail ?», 11 octobre 17.
. ...
Et sur internet, profusions d’articles et de blogs analysant le problématique avenir du travail-emploi.

La question du travail-emploi, en conséquence l’examen des modalités d’accès à un revenu permettant de vivre décemment, la révolution numérique la fait surgir chaque jour. La multiplication des publications est bien  le symptôme d’inquiétudes… ou d’espoirs en attente d’actualisations.  
Que peut-on espérer (ou redouter) des évolutions en cours ? Une extension du loisir (créatif, citoyen, impliqué dans la cité, i.e. l’otium des romains, la scholè des anciens grecs...) grâce à la réduction du temps de travail, et/ou un revenu de base inconditionnel selon les préconisations du MFRB (Mouvement Français pour le Revenu de Base), qui, notons-le, ne dit à peu près rien sur la logique et nécessaire réduction du temps de travail….

En quelques lignes, ci- dessous une courte incursion dans le livre de Martin Ford, « L’avènement des machines » (FYP éditions 2017), ce livre contient une bonne information-synthèse des évolutions en cours avec quelques préconisations prudentes et non révolutionnaires.
Quelques citations, arguments, avant la discussion.
. « Cependant, il devient de plus en plus clair que les robots, les algorithmes d’apprentissage automatique et autres formes d’automatisation vont progressivement grignoter une grande partie des qualifications professionnelles, depuis la base de la pyramide. Et , parce que les applications de l’intelligence artificielle sont destinées à empiéter de plus en plus sur les professions les plus qualifiées, même la zone de sécurité située au sommet de la pyramide risque de se contracter au fil du temps. »( p. 309.)

Les robots des chaînes d’assemblage de l’industrie automobile ne sont que les ancêtres des automatismes « intelligents », les OS des chaînes de montage en concurrence avec des esclaves mécaniques, sont traités, pour ceux qui demeurent comme des esclaves humains. Logique. Mais, si l’un en croit Martin Ford, après les OS viendra le tour des cols blancs. Et
« Le point le plus évident est que beaucoup de personnes pourraient se trouver sans emploi et sans aucune ressource. »( p. 264). Et, surgit la nécessité d’instaurer un revenu de base ?!

La croissance… des inégalités - déjà fort accélérée depuis l’envahissement de l’idéologie libérale-capitaliste – risque fort d’atteindre de sommets, les hyper-riches faisant sécession.
« Seule une mince couche d’hyper riches, la ploutocratie se cloîtrerait dans des enclaves résidentielles protégées, ou dans des villes pour élites, peut-être gardées par des robot militaires autonomes ou des drones. » (p . 268).
L’on observerait alors la résurgence d’une sorte de techno-féodalisme protégées par des murailles high-tech.

Comme conséquence d’une production cybernétique :
«  un monde où les machines ont le niveau des humains […], il devient très difficile d’imaginer qui pourrait conserver son travail .» (p.216).
Dans ce monde de capitalisme pur et dur, car
« La rente du capital – en fait la propriété des machines – serait concentrée entre les mains d’une minuscule élite. » (p. 295).

Une seule solution : la révolution ?! A minima, la répartition des gains de productivité doit être radicalement reconsidérée. Une expropriation des propriétaires des machines (les usines sans main d’œuvre ou quasiment),  totale ou partielle peut s’avérer nécessaire. Socialisation des instruments de production… Socialisme ou barbarie… Karl Marx et Rosa Luxembourg méritent une nouvelle visite.
La taxe sur les robots que préconisait un candidat à l’élection présidentielle est, de fait, une taxe sur le capital.
Le montant de cette taxe est déductible du montent des dividendes… le soutien des actionnaires n’est pas immédiatement acquis...

L’émergence du techno-féodalisme est déjà discernable, le  « macronisme » ambiant ne fait qu’en porter les prémices.

Si l’analyse et les constats ne sont guère contestables. Quelles sont les préconisations de Martin Ford ?
Une présentation rapide, juste ce qu’il faut pour ouvrir la discussion.
Martin Ford est favorable au revenu de base (p. 321, sq) et, de façon surprenante en s’appuyant sur les déclarations d’un économiste libéral historique : Friedrich Hayek, lui même.
« Il n’y a pas de raison pour que le gouvernement d’une société libre doive s’abstenir d’assurer à tous une protection contre un dénuement extrême, sous la forme d’un revenu, minimum garanti. »F. Hayek, Law, Legislation and Liberty (1973). F. Hayek est l’auteur d’un livre célèbre qui a exercé une forte influence sur la réorientation libérale de l’économie globalisée : La route de la servitude »,(1944).
De fait, il ne s’agit pas exactement d’un revenu de base universel, inconditionnel…), plutôt de l’impôt négatif : sous un certain seuil de revenu est versé par l’État une somme complémentaire. M. Friedman, on le sait, reprendra une version de l’impôt négatif. A chaque présentation du revenu de base, il y a toujours un contradicteur qui, sagace, agite son Friedman… ce libéral féroce ami de Pinochet était pour le revenu de base, donc… non, l’impôt négatif n’est pas le revenu de base !
Sur ce point, l’auteur de l’Avènement… reste prudent. Réforme bien pesée, pas la révolution.

Fort important pour Martin Ford : mettre en place de bonnes incitations, car « Le facteur le plus important pour mettre en place un système de revenu garanti (nous soulignons) est de trouver le dosage approprié. [Qui ne dissuade pas de travailler]et soit aussi productif que possible » (p.321).
La réduction du temps de travail, rendue possible et nécessaire par les gains de productivité n’est pas envisagée par l’auteur. Une grosse lacune. Et, un revenu dont le montant (faible?) ne doit pas dissuader de travailler (dans la forme emploi). Pour André Gorz,( Bâtir la civilisation du temps libéré, LLL, 2014) l’objectif d’un revenu de base était exactement opposé : il s’agissait de permettre l’exode hors la société du travail (i.e. hors du travail-emploi, le salariat).

Nonobstant, la question fondamentale est posée page 106 : « A un moment donné, il faudra peut-être se poser une question éthique fondamentale : la population devrait-elle avoir un droit de revendication sur la redistribution des bénéfices générés par la technologie ? »  (Nous soulignons)

Bigre ! Ce n’est rien de moins que la question de la propriété des moyens de production qui est ainsi posée ! Martin Ford et-il sournoisement tenté par l’hypothèse communiste ?
Non, pas vraiment, un marché bien tempéré reste l’horizon souhaité de l’auteur : « Dans le futur, la continuité du progrès dépendre du caractère dynamique des marchés et de leur appétit pour l’innovation, ce qui nécessite une répartition raisonnable du pouvoir d’achat. »( p.109).
Effarouchés par ce productivisme latent, les décroissants prennent le large ! Martin Ford demeure un… fordiste… tardif ?


L’avènement des machines est un livre fort documenté, chargé d’exemples pertinents, un ouvrage à lire pour essayer de saisir les évolutions fondamentales en cours. Pour ce qui concerne les revendications urgentes, les profondes réformes nécessaires, c’est ailleurs qu’il faut chercher les arguments et trouver les moyens de transformer la société.

Peut-être la véritable innovation trouvera-t-elle son fondement dans un archaïsme à rénover, dont on trouve une stimulante formulation chez Aristote (Politique,1,4) : « … si un jour les navettes tissaient d’elles-mêmes et si les plectres [petites baguettes de bois servant à pincer les codes de l’instrument] jouaient tout seuls de la cithare, alors les ingénieurs n’auraient pas besoin d’exécutants et les maîtres d’esclaves. »
 
A l’horizon : non tant la fin du travail, que la nécessité de sa réinvention.
Un revenu de base, comme base pour avoir les moyens de choisir les modalités d’usage de la vie elle même.
Le temps c’est de l’argent ? Inversons le dicton : avoir de l’argent pour user librement de son temps...


                                                                                                                                          


                                                                                                                                      Alain Véronèse.
Octobre 2017.