Soyons réalistes : exigeons tout le possible !

Utopies réalistes.
Rutger Bregman
Ed. du seuil, 2017.

Le livre est un succès planétaire nous informe la quatre de couv’. En cours de traduction en 17 langues. On y trouve des idées naïves, ou bien la force de l’utopie ? Au lecteur de décider ? A minima 250 pages pour exciter les « imaginatoires ». Plaisir à ne pas négliger.

Les effervescences soixanthuitardes sont aujourd’hui bien amoindries. « Ne travaillez jamais ! » pouvait-on lire sur le mur d’une banque (de ce  graffiti, Guy Debord serait l’auteur, dit une légende).
Pourtant aujourd’hui, plus qu’hier, peut-être, il est difficile d’imaginer une société où le travail-emploi (salariat) ne serait pas le principal constituant d’une identité laborieuse.

Fermement, de façon récurrente, R.Bregman plaide pour la fin de la centralité du travail.
La thèse est argumentée. Echantillons.
. En 1933 , le sénat américain approuve un projet de loi introduisant la semaine de 30 h (p. 125).
. Page 122, on retrouve la célèbre prédiction (1930) de J.-M. Keynes : 15 h de travail hebdomadaire en 2030 seraient largement suffisantes.
. Benjamin Franklin, plus d’un siècle avant Keynes avait déjà prophétisé que 4h de travail par jour finiraient par suffire. (p. 122).
. Bernard Shaw prédisait en 1900, que les ouvriers de  l’an 2000 pointeraient à peine 2 h par jour (p.124).
. La  page 126, retrouve un rapport de la commission sénatoriale qui prédisait en 1960, que la
 de travail serait abaissée à 14 h, avec au moins 7 semaines de vacances par an.
. … La société des loisirs n’est toujours pas concrètement à l’ordre du jour : « l’échec le plus décevant c’est le (non) accroissement, la stagnation des temps de loisirs » (p.128).
Bien d’autres exemples étonnants dans le chapitre 15 (p.121/145).

Les fainéants du collectif Adret (« Travailler 2 h par jour »), actualisés par les basques de Bizi (« Travailler 1 h par jour »), ne sont pas cités par  Bregman qui s’appuie sur des faits et chiffres tirés principalement de l’économie américaine.
Nonobstant, l’auteur plaide pour la semaine de 15 h et le revenu de base universel. L’articulation des 2 revendications conjointes est importante.

Pour faire des économies, la nécessaire instauration d’un revenu de base
S’appuyant sur des études américaines, dont on peut pressentir qu’elles sont globalement valides pour l’hexagone, l’auteur fait valoir que « de multiples études ont montré que les mesures antipauvreté fonctionnent en réalité comme un outil de réduction des dépenses » (p.64) . Moins de monde dans les services hospitaliers, la police est moins sollicitée pour assurer la tranquillité de la voie publique, alcoolisme et délinquance en baisse. Et, surtout économies dans la gestion, le contrôle exigé par »l’impossible bourbier bureaucratique de l’État-providence » (p.65).
L’idée d’un revenu de base fut (brièvement) défendue aux USA par … le président Nixon. « Cela aurait été un énorme pas en avant dans la guerre contre la pauvreté et aurait assuré à une famille de quatre personnes un revenu de 1 600 $ par an. L’équivalent de 10 000 $ e n 2016 » (p. 80). Dans un célèbre discours, quelque jours avant son assassinat, M.-L. King se fit également l’avocat d’un revenu de base.
Précisions, il ne s’agit pas exactement du revenu de base tel qu’argumenté par le MFRB (Mouvement Français pour un Revenu de Base) : il n’est pas accordé à tout le monde, les héritiers de Madame Bettencourt n’y auraient pas droit, seuls les pauvres seraient crédités. Sauf lecture fautive de ma part, le revenu de base défendu par R. Bregman, s’apparente davantage à la formule de l ‘impôt négatif :  en bénéficie tous ceux qui sont sous un certain seuil de revenu. C’est bon à prendre tout de même… L’argent gratuit pour les pauvres, c’est rentable, l’obstacle  à franchir n’est,  fondamentalement parlant, pas économique...

Sans franchir le pas qui mène à la décroissance, l’auteur est critique quant à la nature du PIB : « Depuis 30 ans, la croissance ne nous a apporté peu de bien être, et dans certains cas, elle nous en a retiré »(p. 106). Et « La contribution  au PIB d’un PDG qui vend inconsidérément des prêts immobiliers et des produit dérivés pour engranger des millions est, en l’état actuel des choses, supérieure à celle d’une école bourrées d’enseignants … Nous vivons dans un monde où la règle en vigueur semble être que plus votre activité est essentielle (nettoyage, soins, enseignement), moins vous comptez dans le PIB » (p. 105).



Une autre conception du travail. Pour l’otium du peuple
Sans s’approcher de la radicalité de Paul Lafargue (« Le droit à la paresse »), R. Bregman écrit : « Il est temps de redéfinir notre conception du «  travail ». Quand j’appelle à une réduction du temps de travail, ce n’est pas en faveur de longs weekends léthargiques. Je vous invite à passer plus de temps à ce qui nous importa vraiment. »(p. 145).
Le travail se raréfie (les robots sont plus productifs et beaucoup moins chers que les ouvriers  - même chinois…). « Et, en fait c’est une bonne nouvelle. Nous pouvons commencer à nous préparer pour ce qui est peut-être le plus grand défi auquel nous ayons jamais eu à faire face : remplir un véritable océan de temps de  loisir. Evidemment la semaine de quinze heures est une utopie éloignée. Pourtant, Keynes  prédisait qu’en 2030, les économistes ne joueraient plus qu’un rôle mineur, équivalent à celui des dentistes. (p.140). C’est possible, si nous sommes prêts à échanger (un peu) de notre précieux pouvoir d’achat contre plus de temps libre » (p. 141).

Le revenu de base couplé à une réduction féroce du temps de travail, ce serait aussi un façon d’avoir les moyens de refuser les « boulots à la con », » les bullshits » jobs débusqués par David Graeber.
Soyons sérieux, posons les bonnes questions : Pourquoi « dans un monde qui s’enrichit, où les vaches produisent de plus en plus de lait, les robots de plus en plus de trucs, il n’y a plus de place. pour les amis, la famille, le travail bénévole, la science, l’art, le sport et toutes choses qui font que la la vie vaut d’être vécue... » (p.157).
Sur la question de ce qui donne du sens à la vie, ci-dessous le point de vue d’Oscar Wilde plusieurs fois cité  dans l’ouvrage.

« C’est la machine qui doit travailler pour nous dans les mines de houille, qui doit faire les besognes d’assainissement,[…] Actuellement la machine fait concurrence à l’homme. Dans des conditions normales, la machine sera pour l’homme un serviteur […]. Il est certain que la civilisation a besoin d’esclaves. Sur ce point les grecs avaient tout à fait raison.  Faute d’esclaves [aujourd’hui mécaniques] pour faire la besogne laide, horrible, assommante, toute culture, toute contemplation devient impossible.
Est-ce de l’utopie cela ? […] Progresser, c’est réaliser les utopies. »
Oscar Wilde, « L’âme humaine sous le régime socialiste », 1891.

Aristote avait déjà souhaité, prévu dans « Politique », le nécessaire dépérissement de l’esclavage, « si les navette pouvaient tisser seules,… le maître n’aurait pas besoin d’esclaves... ».
Les citoyens grecs qui ne travaillaient pas (les anciens, pas les endettés d’aujourd’hui…) s’adonnaient à la « Scholè », loisirs actifs, impliqués, politique et philosophique. L’équivalent des aristocrates romains fut «  l’otium », son contraire le neg-otium, négoce et activités vulgaires réservés aux esclaves et métèques industrieux.
Avec Oscar Wilde, n’est-il largement temps de revendiquer la scholè généralisée, en d’autres termes l ‘otium du peuple  ? Soyons réalistes… La révolution numérique ouvre de nouveaux horizons.
                                 
                                                                                                                                     Alain Véronèse.
                                                                                                                                        Septembre 2017.


* Bientôt sur votre site préféré : une présentation critique de « L’avènement des machines. Robots et intelligence artificielle: la menace d’un avenir sans emploi ». Martin Ford. FYP éditions, 2017.