Selon le philosophe Anselm Jappe, l’idéalisation du peuple de Jean-Claude Michéa rejoint les positions populistes qui dominent aujourd’hui l’espace médiatique.

LE MONDE | 10.01.2017 à 11h18 | Par

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Jean-Claude Michéa poursuit depuis plus de vingt ans une critique très pointue du libéralisme tant économique que politique. Il cible surtout les accointances que la gauche entretient depuis longtemps, au nom du « progrès », avec ce libéralisme, délaissant et méprisant en même temps les couches populaires perçues comme « réactionnaires ». Cependant, c’est dans la « décence commune » (George Orwell) des « gens ordinaires » que réside, selon Michéa, la possibilité d’une résistance à un marché débridé qui est en train de dévorer tout ce qui donne un sens et une stabilité à la vie, tandis que la « gauche » a fait sa paix avec le marché.

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Michéa, qui ne dispose d’aucune position de pouvoir dans les institutions du savoir ou dans les médias et qui n’est appuyé par aucune organisation ou mouvement structuré, vient des marges du champ du débat en France. Il a cependant réussi à susciter des débats souvent passionnés, et très polarisés, autour de ses idées. Il ne doit cet écho qu’à la qualité intrinsèque de ses thèses : proposées avec une écriture claire et simple, mais riches de détails et de développements souvent éclairants, elles cueillent des aspects du présent qui semblent avoir échappé à presque tous les autres participants au débat. Malheureusement, il doit aussi son succès croissant au fait de compter parmi les figures tutélaires du nouveau « populisme transversal » et de s’y prêter de plus en plus volontairement.

Michéa ne pourfend pas seulement le libéralisme, mais le capitalisme tout court, et se réfère souvent à Karl Marx. Pourtant, il utilise surtout, et sans même s’en apercevoir, la partie la plus périmée du marxisme traditionnel : celle qui identifie le capitalisme à la domination exercée par une petite couche de la population – les propriétaires des moyens de production – sur une majorité de travailleurs qui n’appartient qu’extérieurement, et sous la contrainte, à ce système. Il en était ainsi, peut-être, à l’époque du « socialisme originel » de la première moitié du XIXe siècle, dont Michéa se réclame volontiers. Aujourd’hui, cependant, « le capitalisme » n’est plus identique aux « capitalistes » ou aux « dominants » (voire au « 1 % » !). Il est un rapport social, comme l’avait prévu Marx. Un rapport auquel tout le monde participe, même si c’est avec des rôles et des rétributions très différents. Chacun doit forcément conduire sa vie dans les cadres de l’argent et du travail, de la marchandise et de la valeur économique. Les différences entre les individus sont essentiellement quantitatives. Il n’est alors pas surprenant que même leurs conceptions du bonheur se ressemblent à s’y méprendre et que tout le monde se rue sur le dernier modèle de smartphone.

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« Ceux d’en bas » et « ceux d’en haut »

En effet, on se demande où Michéa voit encore exister ce « peuple », avec ses valeurs morales propres. Le développement capitaliste l’a remplacé par des sujets de la marchandise à plus faible revenu et à moindre pouvoir de décision sur les détails de leur vie. Ce n’est pas en évoquant l’image d’Epinal du « peuple » qu’on sortira du capitalisme. Pour en sortir, il faudrait mettre en question l’existence de l’argent et du travail, de la marchandise et de l’Etat comme l’ont fait Marx, Guy Debord, Jaime Semprun – des auteurs que Michéa cite souvent, mais pas toujours à propos. Une critique si radicale du capitalisme passe pourtant aujourd’hui pour « utopique » et « irréaliste », voire pour « totalitaire ». Michéa n’emprunte pas une telle direction qui le renverrait aux marges du débat politique. Il préfère évoquer l’opposition entre « ceux d’en bas » et « ceux d’en haut » et se rapprocher du populisme montant.

Le terme de populisme est certes bien vague. Il correspond cependant, justement dans son caractère vague, à une réalité majeure de notre temps – surtout dans sa nouvelle forme de « populisme transversal ». On accuse parfois Michéa de « droitiser » sa pensée et d’écrire dans des organes de la droite. Il serait cependant réducteur de voir en lui quelqu’un de gauche qui serait passé graduellement à droite. D’abord, parce qu’il n’est pas devenu, jusqu’ici, ouvertement « de droite », et ensuite parce que cette accusation présuppose encore la dichotomie rassurante gauche/droite. Or, cette dichotomie ne domine plus la scène politique – une mutation qui pourtant ne correspond pas à la façon dont en parle Michéa (et tant d’autres fauteurs du « dépassement » de ce clivage, presque toujours appartenant à la droite, parmi lesquels on trouve Le Pen père et fille depuis longtemps). Le capitalisme a buté dans les dernières décennies contre ses limites à la fois externes (épuisement des ressources naturelles) et internes (disparition du travail à cause des technologies, tandis que le travail reste la base de l’organisation sociale). Cette crise, qui brouille également les formes de subjectivité actuelles, a suscité deux visions de la société, qui sont apparemment opposées mais qui en vérité se nourrissent l’une de l’autre et qui restent toutes les deux dans le cadre de la société capitaliste : la gestion technocratique et le populisme.

OPA sur des penseurs « de gauche »

Le populisme, apparu déjà entre les deux guerres mondiales, s’est développé surtout depuis le triomphe du néolibéralisme. Il a longtemps existé dans une version de gauche et une version de droite, dont la base commune restait plutôt cachée. Depuis plus de dix ans, elles ont commencé à fusionner. Leurs cibles sont les mêmes : la spéculation financière et la corruption des politiques, auxquelles sont attribués tous les dysfonctionnements ; la globalisation de l’économie et le poids des bureaucraties de Bruxelles et des institutions internationales, contre lesquelles on évoque le retour aux souverainetés nationales et un rôle fort de l’Etat. On montre du doigt les « élites cosmopolites », une caste mondiale obsédée par les chiffres de la rentabilité et insensible aux désastres qu’elle produit, à mille lieues des préoccupations quotidiennes de la grande majorité de la population.

les populismes peuvent dénoncer les maux du capitalisme sans jamais devoir produire une analyse de leurs causes structurelles

Ainsi, les populismes peuvent dénoncer les maux du capitalisme sans jamais devoir produire une analyse de leurs causes structurelles, la remplaçant par la dénonciation des complots organisés par des minorités rapaces (dénonciation qui récupère souvent des anciens clichés antisémites). Si la plupart des populismes actuels sont encore classés soit à « gauche » (Podemos en Espagne), soit à « droite » (le Front national, Alternative für Deutschland en Allemagne, Donald Trump aux Etats-Unis), il y en a aussi qui sont décidément « transversaux », comme le Mouvement 5 étoiles en Italie. La gestion myope et les arrangements entre amis pratiqués par des « élites » autistes fournissent effectivement chaque jour de nouveaux arguments aux populistes de tout bord. Par ricochet, ces « élites » – des partis européens traditionnels aux institutions internationales, de Hillary Clinton à Angela Merkel – peuvent aisément se présenter comme un moindre mal, comme la voix de la raison face à l’obscure menace d’un populisme imprévisible. Il est devenu presque impossible – mais ô combien nécessaire – de récuser les deux positions ensemble, de n’en accepter aucune sous prétexte « d’éviter le pire ». Toutefois, si être un intellectuel critique peut avoir encore un sens, ce sera dans le refus de ces fausses alternatives.

La réflexion n’est pas le fort des populistes, ça fait trop « intello ». Ils doivent donc lancer des OPA sur des penseurs « de gauche » pour renforcer leur discours. Certains de ces penseurs acceptent au nom du « ni gauche ni droite » et de la « résistance aux élites ». Ce n’est pas à leur honneur. Ils prétendent déranger les habitudes ; en vérité, ils nagent avec le courant.

Anselm Jappe, qui enseigne la philosophie en Italie, est l’auteur de Guy Debord (Denoël, 2001), une importante réflexion sur le fondateur de l’Internationale situationniste. Il a également publié Les Aventures de la marchandise (Denoël, 2003) et Crédit à mort : la décomposition du capitalisme et ses critiques (éd. Lignes, 2011), ouvrage dans lequel il salue et critique le travail de Jean-Claude Michéa