Manifestation de Bure du 14 août : victoire en apparence, échec en réalité ?


Je suis allé à la manifestation de Bure, le 14 aout 2016, il faisait beau et chaud.

 

Entre 400 et 500 personnes sont parties du village de Mandres, et ont marché durant quelques kilomètres avant d’atteindre le bois Lejuc, où l’ANDRA a l’intention de construire une partie de l’infrastructure destinée à l’aération des souterrains pour le centre d’enfouissage des déchets atomiques les plus dangereux de France.
L’ANDRA s’est aussi lancé dans la construction d’un mur tout autour du bois afin d’empêcher son occupation comme à Notre Dame des Landes.

Les manifestants pour la plupart jeunes, ont commencé à le détruire dés leur arrivée. Au début on ne savait trop comment faire, fallait-il tirer ou bien pousser ? Certains ont même commencé à le casser avec des marteaux ! finalement ils ont trouvé la meilleur façon de procéder, un groupe tirant chaque pièce préfabriquée du mur, une fois d’un côté, une fois de l’autre, et finalement ils ont pu terminer la démolition en fin d’après-midi.

Le travail ne fut jamais perturbé par l’intervention des forces de l’ordre, tout au plus a-t’on vu le survol d’un hélicoptère de la gendarmerie, aperçu un groupe de gendarmes à l’horizon, moi-même j’en ai croisé un qui m’a gentiment salué….sans me demander mes papiers.

Est-ce dû au fait que l’ANDRA avait été condamné début août par la décision du tribunal de grande instance de Bar-le-Duc (Meuse), qui a suspendu les travaux en jugeant nécessaire une autorisation préfectorale et se trouvait ainsi dans l’illégalité en construisant ce mur.  Toujours est-il que, l’enceinte en chantier depuis juillet, fait partie du dispositif mis en place pour protéger le lieu, avec normalement, la présence 24 heures sur 24 de gendarmes mobiles et de vigiles. « Sauf que la veille, le collectif a été «pris de court» par le départ de ces derniers, laissant grand ouvert le portail en ferraille vert à l’entrée de la forêt. «On sait pas ce qui se passe», avoue Sylvain. Après l’évacuation, au début de l’été, de dizaines d’opposants qui occupaient le bois, le collectif n’avait plus pu y pénétrer. Et s’attendait donc, ce week-end, à un face à face pacifique en lisière de forêt. Jamais ils n’avaient envisagé pouvoir y pénétrer ».

Nous non plus, nous ne comprenons pas bien, mais les plus anciens n’ont pu s’empêcher de se remémorer la manifestation de Malville en 1977. Le temps d’abord, maussade, la manifestation divisée, avec ses « non-violents », tenant des propos agressifs à l’égard de quiconque portait un casque, l’opposition  extrèmement brutale des forces de l’ordre, la mobilisation de l’armée, le nombre important de victimes, dont un mort et 100 blessés, et surtout les manifestants en plus grand nombre de 60 000 à 80 000.

Vous me direz, c’est deux manifestations n’avaient rien de commun, et c’est vrai si l’on considère l’objectif, les fondations d’un surgénérateur dans un cas, une sortie d’équipement d’aération d’un centre de dépot de déchets nucléaires dans l’ autre. Mais même si les objectifs étaient différents,  il était question de détruire un équipement du cycle nucléaire. De plus, le prix est beaucoup plus important dans le cas de la poubelle nucléaire de Bure : entre 25 et 40 milliards d’euros, contre une dizaine pour superphénix.

Pourquoi une telle violence d’un côté et l’absence de forces de l’ordre dans l’autre cas ?

-Tout d’abord, tout le monde a noté que Bure se trouve dans un désert en terme de population, avec ses 7 hab/km2, contre 107 hab/km2 à Malville par exemple. La position des population est en effet dominante. Comme le rappelle F. Nicolino, en 1987, l’ANDRA avait repéré quatre sites pour réaliser ce projet : en Picardie, en Anjou, en Bresse et dans la Poitou, « et c’est presqu’aussitôt la révolte », et il n’oublie pas de citer le rapport de Philippe Rouvillois, un ponte du CEA qui reconnaissait que « la contrainte principale dans ce domaine est la capacité de la population locale à accepter le principe du stockage, beaucoup plus que les avantages techniques relatifs des différents types de sols ». Par conséquent, les pronucléaires se bidonnent, les croisés du nucléaires s’amusent, ils sont convaincus d’avoir gagné, ils sont chez eux, alors qu’ils aient à reconstruire un muret une fois que l’ANDRA aura gagné devant la justice avec l’aide de la Préfecture, c’est une goutte d’eau dans le budget collosal consacré au nucléaire en France….
-De plus il s’agit d’un projet avec une échéance lointaine, la mise en service ne devrait pas intervenir avant 2025, alors on a le temps. A l’inverse les Autorités « n’avaient pas le temps » dans les années 70 quand elles ont lancé le programme nucléaire français, il fallait vite « rendre la France indépendante », devant la crise pétrolière qui renchérissait le prix de la ressource quasi totalement importée. Et puis l’époque était différente, la lutte antinucléaire se déroulait sur fond de lutte des classes, une opposition implacable entre deux mondes, l’un qui se pensait inamovible, celui de la bourgeoisie et de ses supporters au sein du peuple -au pouvoir depuis 21 ans- et l’autre qui imaginait la « révolution » possible. On a vu ce qu’il en est advenu, si en 1977 la droite a écrasé le mouvement antinucléaire en France, on peut dire que la gauche lui a porté le coup de grâce en 1981, et même elle s’est livrée à plus d’essais de la bombe atomique et a construit plus de réacteurs que la droite….Aujourd’hui l’échéance lointaine ressemble de plus en plus à la catastrophe, avec des profils divers et variés : disparition de ressources rares (à commencer par le cuivre parait-il. Il fut longtemps utilisé pour évacuer les eaux chaudes des réacteurs à cause de la propriété bactéricide du cuivre), catastrophes nucléaires, crise climatique, disparition de la biodiversité, déferlement technologique et perte d’efficacité de la technique, etc….Qui croit encore que demain on rasera gratis ?
-On peut aussi citer la difficulté de défendre une construction illégale pour la préfecture, néanmoins le site appartient encore à l’ANDRA. Il faut vraiment que les pronucléaires se sentent forts et que le mouvement antinucléaire soit bien faible pour que les Autorités s’en moquent à ce point….
-Citer aussi l’état d’urgence, les flics ont autre chose à faire que de se soucier d’un mur, dans un bled paumé comme Mandres….
-En 2016, les Autorités montrent une nouvelle façon d’agir. Comme à Notre Dame des Landes, où elles ont pu lancer un référendum dont la réponse ne pouvait qu’être positive au projet, à Bure on peut se demander si on n’a pas laissé faire, parce qu’on sait les Mairies déjà achetées (il suffit de visiter le petit village de Mandres pour voir des lampadaires dernier cri le long du chemin vicinal), on pourrait même dire que ça signe l’échec du mouvement antinucléaire, devenu totalement impuissant à stopper un quelconque projet en lien avec le nucléaire, comme les centrales de Plogoff, d’Erdeven, du Carmet dans les années 70 et 80. C’est au point qu’il est considéré comme un déchet à « enfouir », une maladie à cacher, donc on ne va surtout pas en faire la publicité en faisant venir des journalistes assister à des batailles….

jluc pasquinet