Après Paris (2008), Barcelone (2010), Montréal – Venise (2012) et Leipzig (2014), Budapest a accueilli le 5ème Congrès International de la Décroissance pour cinq jours, entre le 30 août et le 3 septembre. A deux pas du Danube et du grand marché monumental dessiné par Eiffel, l’Université Corvinus (alias Faculté de l’Économie Karl Marx) a reçu plus de six cents participants dans son grand amphi et dans seize salles de cours. La Semaine de la décroissance, en complément de ce programme universitaire très riche, a pu élargir le public tout en impliquant divers lieux dans la ville. Une belle innovation, ce sont les producteurs locaux, la plupart bio, qui ont nourri et abreuvé les participants, pour enfin créer une cohérence entre les principes et la pratique de la décroissance à l’échelle d’un tel événement.

Les organisateurs, dont un petit noyau de jeunes Français militants du mouvement de la décroissance, grands amoureux de Budapest, y vivant depuis plusieurs années, avaient décidé il y a deux ans de proposer d’accueillir le Congrès de 2016. Les relations tissées pendant des années non seulement avec des économistes et des militants hongrois, mais aussi avec les lieux alternatifs culturels, avec les associations et avec des producteurs locaux et bio leur a permis de donner une belle place à la convivialité.

Leur ambition était entre autres de montrer ce pays aujourd’hui mal-aimé depuis que Viktor Orbán est au pouvoir sous un angle peu connu. Ils voulaient faire voir que dans ce pays malmené par ce quasi dictateur, ennemi de la démocratie et de l’entente entre les peuples, il y a une vie parallèle, souterraine, il y a une réelle résistance. Pendant ces cinq jours ils ont convaincu les participants universitaires et le public international que la Hongrie n’est pas que cet affreux Orbanistan, mais aussi le pays d’un dynamisme social remarquable.

A l’ouverture de la Conférence on a pu entendre les souvenirs de Mme Alexandra Köves, enseignante à Corvinus, dont l’anglais témoigne de longues études aux États Unis, qui rappelait son enfance marquée par des pénuries de toute sorte. Elle a évoqué les attitudes diverses  des générations de quarante – cinquante - soixante ans vis-à-vis de la consommation en Hongrie. Si beaucoup d’entre eux voyaient avec frustration le déploiement de la société de consommation dans le monde dit développé et étaient convaincus de la supériorité de ces sociétés par rapport à la leur, beaucoup d’autres reconnaissent aujourd’hui les bons côtés de la frugalité, et sont aujourd’hui plus réceptifs aux idéaux de la décroissance.

Un des soucis des organisateurs était de donner la parole à la région de l’Europe centrale et orientale. Cela veut dire la présence d’un bon contingent de sociologues et d’économistes hongrois, mais aussi des pays limitrophes,  Serbie,  Slovénie, République Tchèque. Leurs collègues autrichiens, allemands, espagnoles, grecs, anglais, italiens français, américains du nord, du centre et du sud n’ont certainement pas regretté leur surpoids relatifs.

Deux bémols quand même. Le premier, dès la première plénière, un concept, celui de la « semi–périphérie » présenté par Mme Filka Sekulova s’est imposé. Il s’agit des pays ex-socialistes ou communistes, mais aussi de la Grèce, en somme des pays qui ont du mal à se faire entendre dans l’Union Européenne. Pourtant ils disposent, selon Mme Sekulova, des caractéristiques spécifiques qui vont bien avec la décroissance : riche expérience de la convivialité, d’auto-gestion, forte orientation vers la protection de l’environnement et vers la justice sociale. Bien que mal défini (est-ce un concept géographique, géopolitique, culturel, un amalgame de tout cela pour se distinguer des pays vraiment périphériques d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine ou simplement un mythe ?) il n’a été ni approfondi, ni mis en question lors des cinq jours.

Le deuxième, M. Zoltán Pogátsa, économiste très médiatisé en Hongrie, lors de son intervention à la même plénière, a fait intervenir une analyse politique, ce qui était plutôt rare, il faut le dire, dans cette conférence.  Ce qu’on pouvait regretter, c’est sa vision quelque peu décalée de la réalité en ce qui concerne le fonctionnement des institutions de l’Union européenne et leur indifférence (si ce n’est leur hostilité) vis-à-vis des enjeux de la décroissance. M Pogátsa nous a expliqué que, selon lui, « l’obstacle majeur à ce que la Commission européenne puisse véhiculer les principes de la décroissance [sic] réside dans le fait que les États membres ont encore trop d’influence dans la prise des décisions de la Commission ».

Il est difficile de faire le bilan de quelques deux cent trente exposés qui se sont déroulés simultanément et qui ont brassé des thèmes très variés allant de « Science et décroissance » à « L’eau, cultures traditionnelles et l’avenir de décroissance » en passant par « Travail de care : vers un agenda féministe de la décroissance » ou « Le bonheur national brut et l’économie bouddhiste au Bhoutan  et ailleurs ».

Je me réfère au bilan de Mme Köves, selon lequel cette Conférence Internationale a fait beaucoup pour faire connaître les idées de la décroissance en Hongrie, si on en juge par le nombre d’articles – environ cent -, parus dans la presse hongroise, et par la diversité des organes de presse qui se sont emparés du sujet.

Elle a listé les questions récurrentes des journalistes. Pour en citer quelques-unes, « La décroissance n’est-elle pas égale au dé-développement ? », « Comment faire accepter l’idée de la décroissance dans les pays pauvres ? », « Quel est l’effet de la décroissance sur l’emploi ? », « Qui doit mettre en place la décroissance puis qu’aucun homme ou femme politique ne le fera ? ». Mme Köves a cité aussi les réactions négatives les plus fréquentes : « La décroissance est sympathique mais infaisable », « Ceux qui prônent la décroissance, ce sont des communistes, des marxistes, des hippies ou des terroristes. », puis positives : « La décroissance est une idée enthousiasmante », « La décroissance est la voie du 21ème siècle. », « Quant, où, comment puis-je m’impliquer ? »

La Semaine de la Décroissance, renforce le bilan positif : la découverte des lieux où les réunions et débats militants, concerts, ateliers divers de recyclage et de DIY (do it yourself) se sont déroulés, les excursions pour rencontrer des jardiniers urbains, et producteurs bio. Ainsi les congressistes ont pu entrer dans un réseau foisonnant de centres sociaux autogérés dans des quartiers pauvres, qui sont des lieux à la fois de rencontres hauts en couleurs, où on sert à boire et à manger pas cher, pour financer l’action sociale visant les sans-abri, les roms, les femmes victimes de violence, les chômeurs, les jeunes artistes.

Dans ces centres on édite et diffuse des brochures et on organise des réunions de formation à l’intention à tous ces exclu-e-s sur leurs droits, avec le but qu’eux-mêmes deviennent des formatrices et formateurs des autres. Comme quelqu’un disait dans un de ces lieux, « Ces jeunes ne participent pas aux jeux politiques ; ils sont invisibles pour les politiques. Mais ce sont eux qui représentent la véritable résistance au régime d’Orbán. En préparant une fois par semaine trois cent repas pour offrir sur la Place Blaha (dans le chœur de Budapest) aux SDF de Budapest, un large réseau de résistants se rencontre à travers un travail collectif. »

Budapest certainement marque un moment important dans la réflexion sur la décroissance. Serge Latouche (absent de cette conférence) insiste sur le fait que la décroissance n’est pas une théorie, mais plutôt un slogan qui doit faire tilt, faire comprendre que dans un monde limité, une croissance illimitée, devise de tous les hommes (et femmes) d’Etat, et des économistes proches d’eux, est un nonsense. Ici, à Budapest, il semble que les intervenants étaient d’accord que ce slogan a largement pénétré la société civile en Europe, en Asie et en Amériques du Sud et du Nord, que le mouvement de la décroissance a ainsi, en quelque sorte, atteint son but.

Quel est donc l’avenir de ce mouvement ? Doit-il continuer à affirmer sa particularité ou tout en insistant sur la nécessité des alliances avec les mouvements environnementaux, anti-gaz-de-schiste, anti-OGM, anti-grands projets inutiles, des ZAD, de non-exploitation des ressources fossiles, de chômeurs, de femmes, de petits paysans, d’immigrés, de réfugiés etc., doit-il assumer sa « dissolution » dans ces derniers ? En tous les cas, comme il ne s’agit pas d’un parti, mais d’un ensemble de militants et d’universitaires, rien n’a été décidé sauf qu’il faut commencer à préparer la prochaine Conférence de la décroissance, qui aura lieu dans deux ans.

Suzanne Körösi


>